Premier tango, à Paris

Premier tango, à Paris
تعبيرية (انترنت)
Smaller Bigger

Sarah El-Danaf

 

 

On a tout dit du tango. Pourtant la seule définition qui demeure, indétrônable, telle une vérité divine gravée dans le bois des vieux gramophones est celle de l'auteur de la fameuse Cambalache : « Le tango est une pensée triste qui se danse ».

Enrique Santos Discépolo, nous sert ainsi la robe idéale à nos soirées mélancoliques, celles que l’on souhaite partager avec une main étrangère, qui plus qu’elle nous “guide”, elle nous égare.

Écrire sur le tango, c’est avant tout, accepter de naviguer en eaux troubles avec pour seule boussole, un inconnu, ou plusieurs; permutés au grès d’une milonga infinie. C'est essayer de comprendre que chaque pas est un adieu, et chaque étreinte, une promesse factice, condamnée aux écorchures ineffables. 

Avant de conquérir les scènes pailletées, le tango a surgi de la misère de l’immigration. C’est un récit de métissage, né de la solitude et de l'exil dans les marges de la société. Vers la fin du XIXe siècle, les conventillos (habitations précaires) de l’Argentine et de l’Uruguay voient s'entasser des vagues massives d'immigrés européens entre Italiens, Espagnols, Polonais, qui mêlent leurs espoirs déçus aux rythmes des communautés afro-argentines et d’une gauche déracinée..D'abord dansé dans les bordels et les ports de port de La Plata, et de Montevideo, pour tromper l'ennui et la nostalgie, le tango était méprisé par l'élite qui le jugeait « canaille » et immoral.

On peut entrevoir les rêves brisés d’une classe pauvre, et cette soif ardente d’un langage commun qui serait le leur, qui prit pour nom aux origines africaines; le tango. Il se pratiquait entre hommes; une origine qui lui aurait conféré sa verticalité fière et son visage grave. L'élégance du désespoir avait-elle, dès lors, un visage masculin?

Avec le temps, cette danse de bas-fonds a grimpé les échelons sociaux, traversé l’Atlantique pour conquérir Paris, s'appropriant les luxes des lumières ostentatoires, et fumant le mystère noir de smoking. Mais sous le vernis de la bourgeoisie, le cœur battait toujours au rythme d’un instrument conçu initialement pour accompagner les incantations religieuses.Inventé en 1840, le bandonéon, devait remplacer l'orgue dans les paroisses pauvres d'Allemagne ou pour “rythmer” les processions religieuses en plein air.

Son voyage vers le Río de la Plata vers la fin du XIXe siècle reste aussi énigmatique que son timbre. A la fois déchirant et percutant, il devint la voix même du tango. Contrairement à l'accordéon, le bandonéon ne "respire" pas de manière fluide ; il sanglote, il halète, il semble lutter pour chaque note. Dans l'arène de la milonga, la relation entre l'homme et la femme est une architecture complexe de confiance et d'abandon, un jeu de miroirs où l'ego doit s'effacer au profit de l'unité.

L'homme est le cartographe qui dessine un chemin dans la jungle des autres couples sur la piste. Mais guider n'est pas commander. C'est une proposition délicate; une mirada faite au corps de l'autre, qui reste en suspens si le cabeceo se manifeste par un déclin.La femme, quant à elle, possède le rôle le plus complexe : celui de l'interprétation pure. Souvent, on lui demande de danser les yeux fermés; pour mieux voir avec sa peau, ou esquiver les règles du combat que la conscience impose? Saurait-on jamais?Entre eux, l’abrazo, ou l'étreinte, est le seul pays qui vaille. Et comme tous les pays que l’on peut connaître, de la terre natale, au sol étranger : il peut décevoir, se tromper de mouvements, guider mal. On peut lui trouver aussi, du jour au lendemain, une histoire cachée, bien plus noir que celle qu’il affiche; faite de religiosité feinte et de famille fascisante. Le colombien l’a affirmé dès le premier jour : “ S’aventurer dans le tango, n’est pas seulement dangereux, mais addictif. Bientôt tu oublieras tes études, tu te trouveras amenée malgré toi à toutes les milongas parisiennes”. L’argentin quant à lui surenchère, que “c’est dans le tango de ses 10 ans, qu’il a trouvé la vie. Il y voit une sorte de peinture qui tourne contre le temps.”Est-ce pour cela que plus nous prolongeons notre exil, plus nous nous y approchons? Est-ce la senteur partagée de tous les immigrés de tous les siècles qui se déchiquette, le temps d’une tanda sans identité ? Et pourquoi cette tristesse nous attire-t-elle tant ? Quelle nostalgie ne cherche-t-on pas devant ses miroirs, de quels mensonges a-t-on encore envie de la vêtir?Et si le tango ressemble à la vie, et que la Cambalache de 1934, criait déjà que “le monde a été et sera une saloperie”, le tango, ne le serait-il pas aussi?

العلامات الدالة
Tango ، dance ، Paris

الأكثر قراءة

النهار تتحقق 3/2/2026 10:43:00 AM
نبأ منسوب إلى وكالة "رويترز"، وتصريحات مزعومة للرئيس الروسي. و"النّهار" تقصت صحّتها. 
لبنان 3/2/2026 4:07:00 PM
نواف سلام: ما قام به حزب الله يشكل خروجاً عن مقررات مجلس الوزراء