Une alliance civilisationnelle : la vision de Rubio pour l'Ouest et la stratégie des États-Unis
Le discours du Secrétaire d'État américain Marco Rubio à la Conférence de sécurité de Munich n'était pas seulement une adresse diplomatique classique. C'était plutôt une déclaration politique et civilisationnelle globale qui s'aligne clairement avec les thèmes de la Stratégie nationale de sécurité des États-Unis de 2025 et qui sert d'expression rhétorique et intellectuelle de la vision du monde de l'administration de Donald Trump. Alors que la stratégie définit les priorités de puissance, de souveraineté et d'intérêt national, le discours de Rubio a offert à ces priorités un sens historique, culturel et existentiel, proposant un nouveau récit sur la place de l'Occident dans le monde et la raison pour réorganiser l'ordre international.
Au cœur du discours, Rubio redéfinit la relation transatlantique comme un lien civilisationnel avant d'être une alliance militaire ou économique. Il parle non pas d'une alliance d'intérêts mais d'une seule civilisation qui unit l'Europe et les États-Unis, façonnée par le christianisme, l'histoire partagée, la langue, le patrimoine et les sacrifices communs. Cet argument dépasse le discours diplomatique traditionnel et signale un retour au concept de l'identité civilisationnelle comme cadre directeur pour la politique internationale. Il s'aligne clairement avec le changement stratégique décrit dans la Stratégie nationale de sécurité, passant d'un ordre mondial basé sur des règles à un ordre gouverné par la souveraineté nationale et des liens culturels profonds.
Le discours propose une réévaluation critique de l'ère post-Guerre froide. L'illusion qui a prévalu après la chute de l'Union soviétique, exprimée à travers la théorie de la Fin de l'Histoire, la mondialisation sans frontières, la citoyenneté mondiale et l'idée du commerce comme substitut à l'État, est présentée comme une erreur historique qui a coûté à l'Occident sa capacité industrielle, son indépendance économique et sa cohésion sociale. Cette lecture correspond étroitement à l'accent mis par la Stratégie nationale de sécurité sur la réindustrialisation, la protection des chaînes d'approvisionnement et la restauration de la souveraineté économique, sur le postulat que la sécurité économique est la base de la sécurité nationale.

Dans ce contexte, Marco Rubio relie la désindustrialisation, la migration de masse et la perte du contrôle aux frontières en tant que forces interconnectées qui menacent la continuité des sociétés occidentales. Le contrôle des frontières, à son avis, n'est pas simplement une question administrative mais un acte existentiel de souveraineté. Cette perspective s'aligne avec l'accent mis par la Stratégie nationale de sécurité sur la souveraineté nationale et la protection de la société contre les pressions démographiques et culturelles, dans une compréhension plus large de la sécurité qui inclut l'identité et la stabilité sociale.
Au niveau stratégique, le discours réaffirme le principe de paix par la force, l'un des piliers centraux de la stratégie. Il ajoute à ce principe une dimension morale et civilisationnelle, en soutenant que les armées ne se battent pas pour des concepts abstraits mais pour un peuple, une nation et un mode de vie. La puissance militaire passe ainsi d'un simple instrument technique de dissuasion à un moyen de défendre une civilisation et un mode de vie particulier. Dans cette vision, la sécurité nationale est de nouveau liée à la signification culturelle et symbolique de l'existence collective.
Dans sa critique du système international et des institutions multilatérales, Rubio ne plaide pas pour leur démantèlement mais pour leur réforme et leur reconstruction afin de servir les intérêts nationaux. L'exemple qu'il offre concernant l'incapacité des Nations Unies à résoudre les conflits majeurs reflète le changement décrit dans la stratégie vers un réalisme pragmatique. Cette approche soutient que le droit international ne peut se substituer à la puissance lorsque des forces hostiles menacent la stabilité mondiale. Ici, le principe du réalisme flexible devient clair, rejetant l'idéalisme libéral sans se retirer de l'ordre international.
Le discours de Rubio présente une vision de l'avenir centrée sur la construction d'un nouveau siècle occidental à travers l'innovation, la technologie, les chaînes d'approvisionnement occidentales pour les minéraux critiques et la compétition économique dans le Sud global. Cette vision s'intersecte directement avec les priorités de la Stratégie nationale de sécurité, notamment en protégeant la supériorité technologique américaine, en sécurisant les ressources stratégiques et en construisant une économie industrielle avancée capable de rivaliser à l'échelle mondiale.
Le discours porte également un message clair à l'Europe : les États-Unis ne recherchent pas des alliés faibles ou des dépendants, mais des partenaires forts capables de se défendre eux-mêmes, fiers de leur identité et exempts de culpabilité historique. Cette position est cohérente avec le principe de partage de la charge de la stratégie et reflète un passage de la protection américaine traditionnelle vers un partenariat basé sur la responsabilité mutuelle.
À un niveau plus profond, le discours de Munich reflète une compréhension que le conflit mondial n'est plus seulement un concours d'intérêts ou d'influence, mais une lutte entre modèles civilisationnels et visions concurrentes de l'être humain, de la société et de l'État. En ce sens, il peut être vu comme une critique claire de la thèse de Francis Fukuyama dans La fin de l'histoire et le dernier homme, qui plaidait pour le triomphe d'un monde libéral homogène façonné par la mondialisation et l'érosion progressive de l'État-nation et de l'intérêt souverain. En revanche, le discours restaure l'identité civilisationnelle comme moteur central de la politique internationale. Ce faisant, il se rapproche de la perspective de Samuel P. Huntington dans Le Choc des civilisations et la refonte de l'ordre mondial, où le conflit mondial réapparaît comme un concours entre civilisations et modèles culturels et souverains cherchant à se préserver dans un monde multipolaire. Rubio relie donc la défense et la sécurité non seulement à la puissance matérielle mais aussi à la protection du patrimoine culturel et spirituel qui a façonné l'Occident pendant des siècles. Ce retour au concept de civilisation en tant qu'acteur politique marque un éloignement clair du langage de la mondialisation libérale vers le langage de l'identité historique et de la particularité culturelle.