L'économie nocturne du Ramadan : comment les villes arabes s'animent après l'Iftar
Pendant le Ramadan, ce n'est pas seulement la quantité de consommation qui change, mais aussi le timing. La journée ralentit relativement, tandis que la période entre l'Iftar et le Suhoor devient le cœur de l'activité économique. C'est ce que les experts du marché appellent l'"économie nocturne": un cycle complet de restaurants, cafés, pâtisseries, centres commerciaux, marchés traditionnels, services de livraison et commerce numérique. Dans le Golfe, ce schéma est passé d'un phénomène social à une tendance économique mesurable.
Les preuves les plus évidentes viennent des données de paiement. Selon un rapport économique de Visa, la part des transactions effectuées entre 22 heures et 4 heures augmente considérablement pendant le Ramadan dans le Golfe. Aux Émirats arabes unis, elle passe de 15,9 % en mois normaux à 26,9 % pendant le Ramadan. En Arabie saoudite, elle bondit de 17,6 % à 35 %, et au Koweït de 17,1 % à 38,2 %. Ces chiffres reflètent non seulement une hausse des dépenses, mais aussi un changement de l'"heure de pointe" du jour à la nuit, redéfinissant les schémas opérationnels des restaurants, magasins et services numériques.
Aux Émirats arabes unis, l'économie nocturne a un caractère structuré. Outre l'augmentation des transactions nocturnes, les estimations de Redseer Strategy Consultants suggèrent que les dépenses de détail liées au Ramadan pourraient atteindre environ 36,7 milliards AED (10 milliards USD), poussées par l'extension des heures d'ouverture des centres commerciaux, l'augmentation de l'activité des restaurants, et la coïncidence du mois avec des événements de loisirs et de shopping — en particulier à Abu Dhabi et Dubaï, qui fonctionnent pratiquement sur un horaire quasi-nocturne.
L'Arabie saoudite offre un exemple clair de l'expansion de la saison du Ramadan même avant le début du mois. Les chiffres officiels montrent que les dépenses des consommateurs dans la semaine précédant le Ramadan ont bondi de 34,7 % pour atteindre 17,5 milliards SAR (4,6 milliards USD). Cela indique que le Ramadan commence économiquement avant son début officiel, les familles se préparant avec des achats alimentaires et ménagers étendus, qui se transforment ensuite en une activité nocturne intense dans les marchés.
Le phénomène n'est pas limité au Golfe, mais il est plus visible là-bas en raison de la disponibilité des données. La plupart des pays du Golfe utilisent largement les systèmes de paiement numérique, permettant de mesurer précisément les schémas de dépenses et de timing. Dans d'autres pays arabes, l'économie nocturne est plus déduite d'indicateurs comportementaux des consommateurs et d'études de marché que de données financières directes, en raison du manque de mesures officielles.
En Égypte, Ipsos rapporte que 75 % des consommateurs sont plus enclins à faire leurs courses dans les magasins pendant le Ramadan, comparés à 47 % qui préfèrent le shopping en ligne. Dans les deux cas, une préférence n'annule pas l'autre mais la complète, à côté d'une claire augmentation de la recherche d'offres spéciales. Le journal Al-Ahram a noté que l'utilisation des applications et sites de shopping a augmenté d'environ 47 % pendant le Ramadan ces dernières années, reflétant un déplacement d'une partie de l'activité de consommation vers les heures du soir et de la nuit.
En Jordanie, Ipsos trouve qu'environ huit consommateurs sur dix préfèrent les achats en magasin pendant le Ramadan, et les publicités influencent clairement les décisions d'achat, expliquant l'activité nocturne dans les centres commerciaux après l'Iftar. Au Maroc, des études de TGM Research montrent que 92 % des consommateurs privilégient le prix lors de la prise de décisions d'achat pendant le Ramadan, tandis que la livraison rapide devient un facteur crucial, stimulant la demande du soir et augmentant la dépendance des foyers aux services de livraison.
Ces indicateurs montrent que l'économie nocturne pendant le Ramadan n'est pas seulement un phénomène du Golfe mais une tendance arabe plus large, bien qu'elle soit plus visible dans les pays du Golfe en raison de la disponibilité des données et de l'infrastructure numérique. Les restaurants et marchés traditionnels au Caire, Casablanca, Amman et ailleurs deviennent vivants après l'Iftar, et les rassemblements sociaux se transforment en moteurs économiques avec un impact direct et significatif.
Cependant, ce changement a des coûts. Les heures de travail prolongées signifient une consommation d'énergie plus élevée, une demande accrue pour le travail de nuit et le transport, et une pression supplémentaire sur les infrastructures et services municipaux. Par conséquent, le succès de l'économie nocturne dépend non seulement des niveaux de dépenses mais aussi de la capacité des villes à l'organiser et la gérer efficacement.
En fin de compte, le Ramadan ne fait pas que redistribuer les dépenses — il change aussi le timing de l'activité économique. Les consommateurs arabes dépensent plus tard, font leurs courses plus tard, et prennent des décisions d'achat la nuit. Ceux qui comprennent cette "nouvelle heure du marché" peuvent obtenir un avantage concurrentiel. Entre l'Iftar et le Suhoor, un cycle économique complet commence, transformant les villes en centres de consommation dynamiques, la nuit devenant une saison à part entière dans l'économie arabe.