Karim El Mufti : « Le pacte national libanais actuel est un contrat entre tribus qui paralyse l’État »

Opinion 18-05-2026 | 15:50

Karim El Mufti : « Le pacte national libanais actuel est un contrat entre tribus qui paralyse l’État »

Depuis Paris, le politologue, enseignant à Sciences Po et consultant livre un diagnostic

sans concession. De l’échec des mécanismes de justice transitionnelle dans le monde

arabe à la recomposition géopolitique du Moyen-Orient, en passant par la faillite des

élites libanaises et les défis de l'enseignement supérieur, il livre une analyse brute et

sans fard.

Karim El Mufti : « Le pacte national libanais actuel est un contrat entre tribus qui paralyse l’État »
Karim El Mufti
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C’est en région parisienne, où il est installé depuis 2021, que Karim El Mufti déploie

aujourd'hui son expertise. Ancien chercheur à l’IRIS (Paris) et titulaire d’un doctorat en

sciences politiques de la Sorbonne, son parcours est guidé par une obsession : le lien

indéfectible entre la théorie et la pratique. « Il n'y a pas d'académique sans terrain, il n'y

a pas de terrain sans rigueur académique », pose-t-il d'emblée.

 

Après avoir fondé et dirigé pendant quatorze ans une clinique juridique des droits de

l'homme à la faculté de droit de l’Université de La Sagesse, il enseigne désormais la

géopolitique à Sciences Po Paris, tout en menant des activités de conseil pour

l'ensemble de la région euro-méditerranéenne via son cabinet, GDI Conseil (Géopolitique

et Développement International). Spécialiste reconnu, il pose un regard d'une lucidité

clinique, presque chirurgicale, sur les maux du Proche-Orient.

 

Droits humains et justice transitionnelle : le grand renoncement de la région MENA

 

 Un intérêt dicté par les manquements du Liban

 

Bien qu'il n'ait pas suivi un cursus initial en droit pur, Karim El Mufti s'est imposé comme

un spécialiste du droit international grâce à un DESS d'expertise internationale et une

expérience fondatrice dans une grande organisation internationale humanitaire. Son

intérêt pratique pour les droits de l'homme et la justice transitionnelle est né d'un

constat douloureux : “Le grand malheur du Liban est de ne pas les avoir mis en oeuvre,

et de voir à quel point cela commence à affecter les Libanais ».

 

Pendant des années, après les soubresauts du Printemps arabe, la région a eu un besoin

crucial d'experts et de techniciens pour sauvegarder les libertés fondamentales et

concevoir des mécanismes de vérité et de réconciliation. Mais aujourd'hui, le politologue

concède s'être reconverti davantage vers la géopolitique pure et le développement

international : ces questions de justice humanitaire intéressent de moins en moins les

décideurs.


Le diagnostic : une justice suspendue au bon vouloir des régimes

 

Interrogé sur l’état de la justice transitionnelle dans la région MENA, Karim El Mufti la

qualifie d'un seul mot : “Suspendue ». Le principal obstacle reste immuable : l'absence

totale de volonté politique au sommet des États.

“Il n'y a pas de volonté politique pour aboutir à tout concept de justice, car celle-ci est

systématiquement vue comme une défaite par le pouvoir en place. Donc, forcément, ça

n'avance pas ».

 

Ce blocage politique empêche l'émergence d'un deuxième niveau indispensable : des

institutions efficaces, fonctionnelles et cohérentes capables de servir de catalyseurs. Le

paradoxe est tragique : « En aval, chez les populations, il y a un besoin énorme et un

engagement fort, mais cela ne suit pas en amont ». De plus, les parrains internationaux

historiques ont jeté l'éponge : « Aujourd'hui, l'Union européenne et l'ONU n'ont plus de

tout les moyens de pression nécessaires pour faire passer et suivre ces exigences ».

 

Les alternatives à la justice moderne

 

Peut-on faire de la justice sans un État fort ? « Sans État, sans institutions, on ne peut

pas faire de justice au sens où l'entend la justice transitionnelle moderne », affirme

l'expert. Il refuse également l'utopie d'une réconciliation magique : concilier de front

mémoire collective, justice et stabilité politique est tout simplement impossible.

Néanmoins, d'autres modèles traditionnels tirent leur épingle du jeu. Karim El Mufti

évoque son expérience de terrain avec les populations irakiennes : « Dans certains

gouvernorats irakiens, après la guerre contre Daech, la justice tribale ou la justice

restaurative ont plutôt bien fonctionné. Mais attention, ce n'est pas de la justice

transitionnelle ».

 

La faillite libanaise : une crise d'existence avant d'être institutionnelle

 

L'illusion de la nation et le piège communautaire

Pour Karim El Mufti, la crise chronique des institutions libanaises ne trouvera pas sa

solution dans des réformes superficielles ou des cours d'éducation civique à l'école. Le

problème est existentiel : « Il n'y a pas de nation ».

« Pour faire une nation, il faut soit une dynamique descendante (top-down) impulsée

par un État, soit une dynamique ascendante (bottom-up). Or, au Liban, il n'y a pas d'État. Et au niveau de la société, nous ne nous comportons pas comme des citoyens : nous sommes des communautés par choix ».

 

Le chercheur estime que le système politique libanais ne peut plus être réformé sans

une refonte radicale, car la structure actuelle est viciée. « Si la nation nécessite un pacte

national, pourquoi pas. Mais un pacte national entre des communautés qui font office de tribus et qui se considèrent comme supérieures à l'État, ça ne peut pas marcher ». Le Liban souffre de l'absence d'un « roman national » qui fasse sens pour tous, et du vide sidérant de leadership. « Nous n'avons ni hommes d'État, ni femmes d'État. Et sans cela, on ne peut pas bâtir de nation ».

 

Le cas Nawaf Salam : « Un bon technocrate, pas encore un homme d'État »

 

Interpellé sur la figure de Nawaf Salam (ancien président de la Cour internationale de

Justice), Karim El Mufti se montre d'une franchise absolue : « C'est un très bon

technocrate, mais ce n'est pas encore un homme d'État ». Ce qui lui manque ? « Une

vision. Une vision pour un roman national libanais qu'il ne veut pas — ou ne sait pas —

mettre en œuvre. Dès lors, il s’en tient à un agenda purement technocratique ». Et de lancer un avertissement solennel : « C'est maintenant ou jamais, parce que le Liban va disparaître sinon. Il n’est pas trop tard pour lui de lancer un grand parti de rassemblement avec l’ambition de consolider une nouvelle offre politique aux citoyens libanais. Avec le report des élections parlementaires, une fenêtre d’opportunité est désormais ouverte. Du côté de l’exécution, ce ne sont pas les experts qui manquent en la matière pour le soutenir ».

 

Le naufrage de la société civile

 

Le politologue ne ménage pas non plus les mouvements contestataires issus de la société civile libanaise, affirmant qu'ils ne jouent plus « aucun rôle » aujourd'hui dans la reconstruction démocratique. « Elle a raté le coche, car elle était encore émotionnellement et politiquement immature, ce qui a provoqué un grand retard dans sa prise de responsabilité de la représentation politique ». Non préparée, elle se retrouve aujourd'hui exsangue et dépourvue de moyens d'action.

Au milieu de ce naufrage, il salue toutefois une exception notable : le dossier des disparitions forcées de la guerre. « C'est l'un des seuls sujets du conflit qui reste adressé, non par choix politique, mais par la mobilisation constante de la société civile. C’est l’une de ses grandes victoires ». Pour autant, il tempère : le contexte politique bloque toute perspective de voir ce dossier déboucher sur de véritables mécanismes de justice transitionnelle.

 

Géopolitique régionale : Le Liban absorbé par les géants de la région

 

Le verdict de l'avenir à moyen terme

 

Quand on lui demande comment il imagine l’avenir du Liban en matière de gouvernance, Karim El Mufti lâche un mot couperet : « Disparition ». Pour lui, le pays n'est plus du tout maître de son destin et va se faire purement et simplement absorber par les dynamiques des conflits actuels au Moyen-Orient.

 

La région est désormais redéfinie par une double composante hégémonique : la Turquie et Israël. Les États de la région n'ont d'autre choix que de se plier à cette nouvelle logique de polarisation. « La Syrie passe sous le giron de la Turquie, tandis que les pays du Golfe s'alignent plutôt sur Israël. La Turquie et l'Arabie saoudite devront certes gérer quelques rivalités, et les velléités de ‘Grande Syrie’ se réveilleront peut-être un jour sous l’impulsion néo-ottomane, même si Damas a d’autres priorités en ce moment. Mais pour le Liban, les jeux sont faits : on le pousse à une sujétion à la ‘Pax Hebraica’ ».

 

La question des réfugiés syriens et palestiniens

 

Abordant la crise des réfugiés sous l'angle de la sécurité et des droits humains, l'analyste estime que le problème des réfugiés syriens est, sur le papier, le plus simple à régler. « Il est de la responsabilité de l'État libanais et l'État syrien de se mettre d'accord pour formaliser un scénario de retour qui soit digne, sécurisé et volontaire ». Toutefois, il pointe l'hypocrisie socio-économique locale : « Ce retour posera des difficultés macroéconomiques au Liban, car les Syriens constituent une main-d'œuvre pas chère que nous avons largement exploitée ».

Quant aux réfugiés palestiniens, Karim El Mufti plaide pour un choc de réalisme : « Il va falloir changer la loi et les intégrer, il s’agira sans doute d’un point d’exigence de la partie israélienne durant les pourparlers en cours ». Chiffres à l'appui, il balaie les discours alarmistes sur le sujet : « Contrairement aux fantasmes de millions de réfugiés, ils sont environ 140 000. C'est le chiffre du dernier recensement officiel fait sous le gouvernement de Saad Hariri. Tous les autres sont partis ou ont déjà été naturalisés par le passé, notamment les chrétiens ».

 

Enseigner à Sciences Po : Déconstruire les biais des campus occidentaux

 

 Le nouveau prisme anticolonialiste des étudiants

 

En tant qu'enseignant à Sciences Po Paris, Karim El Mufti observe de près l'évolution des mentalités étudiantes face aux crises du Moyen-Orient. Il note l'émergence massive et inédite en Europe d'un prisme d'analyse profondément antisioniste sur les campus. « Les étudiants ont développé une vision très anticolonialiste d'Israël. C'est un phénomène remarquable, mais cela biaise aussi considérablement leur lecture des événements. De nombreuses réalités complexes peuvent ainsi leur échapper ».

 

Combattre les clichés par la profondeur historique

 

Dans ses amphithéâtres, son combat consiste à extirper ses élèves des jugements binaires. « Mon objectif est de leur redonner une portée historique, car l'histoire de l’Orient est d'une richesse et d'une complexité absolues, et elle a énormément à leur apprendre ».

« J'essaie par-dessus tout de leur faire comprendre la finesse des dynamiques régionales et nationales pour éviter les clichés simplistes du type : "les terroristes", "les colons", "les méchants sionistes" ou "les méchants du Hezbollah". Il faut amener une granularité fine de la politique ».

 

 

Ce travail de nuance est d'autant plus difficile que le professeur s'inquiète des travers de la nouvelle génération : une jeunesse souvent prise dans la distraction, le divertissement permanent, l'individualisme, l'absence de cause politique profonde et, plus alarmant encore, « un renoncement à la chose politique, ce qui alimente la monté des autoritarismes et des absolutismes ». « On ne sait pas trop quel genre de gouvernement cela va donner dans les vingt ans à venir, et c'est un vrai point d'inquiétude, car c'est cette jeunesse qui déterminera notre monde de demain ».

 

L'IA comme alliée de l'exigence académique

 

Pour enseigner cette complexité sans verser dans le fatalisme, Karim El Mufti s'appuie sur des méthodes strictes : débats contradictoires rigoureusement préparés, lectures de textes fondamentaux, exposés en binôme et confrontation systématique des points de vue.

Et face à l'irruption de l'intelligence artificielle dans les travaux universitaires, le professeur prend le contre-pied des discours paniqués : « Je vois l'IA comme une chance formidable pour mâcher le travail de recherche brute, et non comme un outil de triche ». En revanche, cette technologie déplace le curseur de l'exigence : « Les étudiants n'ayant plus aucune excuse pour ne pas connaître les faits, nous sommes en droit d'être beaucoup plus exigeants avec eux sur l'analyse fine et la compréhension du fond du problème ». Interrogé enfin sur le point de savoir s'il cherche à leur transmettre un engagement citoyen, il évacue : « Ce n'est pas notre rôle ».

Les chantiers de recherche et l'angle mort de la presse libanaise

Minorités et superpuissances

Sur le plan personnel, les projets de recherche de Karim El Mufti s'articulent autour des forces qui façonneront le prochain demi-siècle. En premier lieu, la grande rivalité turco-israélienne, qu'il désigne comme le curseur géopolitique des cinquante prochaines années.

Il se penche également sur la question des minorités à travers le prisme de l'identité nationale, qui représente un thème crucial et global dans ce 21ème siècle, avec des considérations à fort enjeu au Proche-Orient : « Quel sens donner à être Libanais, Syrien ou Arabe et quelle répercussion va-t-on observer sur les dynamiques politiques au sein des différentes communautés de la région ? Pourquoi un projet national maronite n'a-t-il jamais éclos, en comparaison avec d’autres nationalismes comme le projet kurde, lequel a presque réussi en Irak et en Syrie ? Pourquoi les druzes, bien qu'absorbés et répartis entre la Syrie, Israël et le Liban, finissent par présenter des traits proto-nationaux au sens sociologique, malgré l’absence de revendication de structure étatique ? Ce sont des questions passionnantes ».

 

Le cri d'alarme : l'absence d'investigation financière au Liban.

 

En conclusion, Karim El Mufti rappelle la responsabilité éthique monumentale des chercheurs en sciences sociales à l'ère de la désinformation généralisée, exigeant d'eux une rigueur scientifique absolue face aux sources non vérifiées ou au plagiat.

S'il confesse une immense admiration pour le travail des journalistes — « Nous, les chercheurs, nous les adorons car ils nous fournissent la matière brute, le "qui a dit quoi", sur laquelle nous travaillons » —, il pointe du doigt le grand angle mort du paysage médiatique libanais : l'investigation financière sur la corruption.

 

« On ne parle pas assez de la corruption politique et financière, des combines, des magouilles et de l'économie de rente au Liban qui a fini par en détruire son écosystème financier. Pourquoi ? Parce que la presse libanaise est structurellement tenue par de grands intérêts financiers, des annonceurs et des monopoles. Les journalistes sont concrètement empêchés de faire ce travail d'enquête ».

 

Un vide d'autant plus dramatique que le monde universitaire ne peut pas prendre le relais : « En tant que chercheurs, nous ne sommes pas formés aux techniques d'investigation financière de terrain ». C’est dans cet angle mort total, conclut Karim El Mufti, que s'est installée « la très grande corruption, celle-là même qui calcifie l’État, paupérise la population et précipite la débâcle finale du Liban ».