De désarmement à l'effacement politique: cibler la présence civile du Hezbollah
Alors que le Hezbollah brandit devant les autorités libanaises des options de chaos et de guerre existentielle pour défendre ses armes, qualifiées de « l'arme qui nous protège », Israël révèle une voie différente dans sa guerre ouverte contre lui. Cette voie ne s'arrête pas au ciblage des capacités militaires, mais évolue clairement vers une tentative d'éradiquer politiquement le parti du sud du Liban. Le conflit, comme le suggèrent les développements récents, n'est plus confiné à l'équilibre de la dissuasion ou aux règles d'engagement. Il en vient à cibler la fonction, le rôle et la capacité du parti à représenter le territoire et l'environnement social dans lequel il opère.
Dans ce contexte, le communiqué publié par l'unité du porte-parole de l'armée israélienne jeudi soir dernier ne peut être considéré comme un détail anodin ou une simple justification opérationnelle. Lorsqu'on le situe dans le cadre du débat plus large sur l'avenir du parti au sud, ce communiqué peut constituer l'un des indicateurs les plus clairs du changement en cours dans les objectifs de la guerre et les outils utilisés pour les poursuivre.
Selon le communiqué, l'armée israélienne a annoncé que ses forces avaient mené, au cours des derniers mois, une série d'opérations dans le sud du Liban qui ont conduit à la mort de dix individus de neuf villages différents, dans le cadre d'activités dirigées par la Division 91 (une division de l'armée israélienne responsable de la frontière nord). Selon les informations fournies, les individus ciblés travaillaient comme bras exécutif du Hezbollah à l'intérieur des villages du sud, opérant depuis l'environnement civil, notamment dans la reconstruction, l'éducation, les services sociaux et les infrastructures. Le communiqué ajoutait que ces activités comprenaient la prise de contrôle de zones civiles et de propriétés privées, le transfert d'armes et de personnel, et l'établissement d'infrastructures au sein de communautés résidentielles, considérant ces pratiques comme une violation des ententes israélo-libanaises.
Que signifie ce communiqué ?
Très simplement, il indique que tout mouvement effectué par le Hezbollah, quelle que soit sa nature ou sa couverture, est considéré comme une violation des ententes en vigueur entre le Liban et Israël. Il s'agit d'une référence claire à l'accord de cessez-le-feu déclaré sous l'égide des États-Unis le 26 novembre 2024. Selon cette logique, Israël ne fait aucune distinction entre l'activité militaire directe et l'activité politique, sociale, éducative ou liée au développement. Il considère la présence globale du parti au sud comme une structure unique et intégrée dont le but ultime est la reproduction de la puissance militaire, même si les outils diffèrent.
En conséquence, le message plus profond du communiqué ne se limite pas à justifier des opérations de ciblage spécifiques, mais à redéfinir le concept même de « violation ». La présence du Hezbollah en tant qu'entité politique, sociale et prestataire de services dans le sud du Liban est présentée par Israël comme étant interdite en soi, et non comme une activité légitime en dehors de la sphère militaire. De ce point de vue, Israël se donne le droit de cibler toute personne travaillant au nom ou dans l'intérêt du parti dans ces domaines civils, les considérant, selon sa propre description, comme faisant partie d'une structure qui pave la voie à sa reconstitution militaire.
Ainsi, indépendamment de la position des autorités libanaises ou de toute ambiguïté dans leur lecture des ententes existantes, Israël déclare, pour la première fois avec une telle clarté, qu'il ne se contente pas de chercher à démanteler l'arsenal militaire du Hezbollah. En parallèle, il vise à éliminer sa présence au sein de sa base de soutien chiite. Le schéma visé, selon le communiqué, ne réside pas au cœur de l'action militaire directe, mais au cœur de la structure civile qui constitue les clés de l'influence électorale et sociale du parti. Transformer ces groupes en cibles légitimes signifie effectivement chercher à démanteler le réseau de relations qui permet au parti de rester actif au sein de sa communauté, et de le retirer progressivement de son environnement, non pas par la force brute, mais en asséchant sa présence quotidienne dans les villages, municipalités et institutions locales.
Cette approche militaire israélienne contre la présence « civile » du Hezbollah s'inscrit dans une position menée par les États-Unis qui rejette tout rôle pour le parti, ou pour les entités qui lui sont liées, dans la reconstruction du Liban, ou même dans la fourniture de formes de protection et de services de type municipal à la population. Cela reflète une convergence entre la pression militaire sur le terrain et les tentatives de redessiner le paysage politique et social au sud, en se basant sur la séparation de l'environnement social du parti et son dépouillement de sa capacité à se reproduire en dehors de l'équation militaire.
Cette approche augmente le niveau de tension au sein de la direction du Hezbollah, qui voit que l'objectif ultime va au-delà de ses armes pour atteindre son existence politique active au sein du système libanais. Cela commence par sa représentation parlementaire, s'étend à sa participation aux gouvernements, et peut plus tard aboutir à des efforts pour déclarer le parti dissous et le classer, dans toutes ses branches, comme organisation illégale. De ce point de vue, les pressions actuelles ne sont pas considérées comme des mesures temporaires, mais comme un chemin cumulatif visant à exclure progressivement le parti de la vie politique libanaise.
Sur la base de cette lecture, la direction du parti croit que la sauvegarde de son existence ne passe pas seulement par la préservation de ses capacités militaires, mais aussi par l'affaiblissement de l'État libanais lui-même, afin de l'empêcher, à tout moment, d'acquérir la capacité politique ou légale de porter un coup décisif à l'existence même du parti. Un État fort, selon ce point de vue, représente le vrai danger, pas un État faible.
Dans ce contexte, certains observateurs soutiennent que l'approche israélienne est en phase avec l'humeur de l'administration américaine actuelle et ne contredit pas sa vision du rôle du Hezbollah dans la phase à venir. Ils pointent les remarques faites par le président américain Donald Trump lors du Forum de Davos, où il a décrit le parti comme « des vestiges dont nous verrons comment nous occuper », une phrase qui reflète une approche qui ne voit pas le parti comme un potentiel partenaire politique, mais comme un dossier attendant un moment de résolution.
En résumé, le conflit semble être entré dans une phase qui va au-delà du binaire guerre-paix, touchant au cœur même du système politique et social du Liban. Si les tentatives de désarmer le Hezbollah au cours des années passées ont été absorbées par des équations de dissuasion et des réalités sur le terrain, le nouveau pari repose sur le dépouillement de sa représentation et l'assèchement de sa capacité à gérer le territoire et l'environnement social qui l'entoure.
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