Vénus, ton chant du cygne
Elle affirmait qu’une fois morte, elle continuerait à vivre à travers les personnages de ses romans. Elle deviendrait la femme rouge, de son livre éponyme, broyée par l’Occident qui l’avait pourtant adulée. Elle se réincarnerait en Noor de Sept pierres pour la femme adultère, en Marina Tsvetaieva célébrée dans Les derniers jours de Mandelstam. Elle déclarait : « J’avance masquée dans leur ombre pour mieux habiter leur vie. »
Et continuer à peupler la nôtre.
Jusqu’au seuil du néant, Vénus n’a cessé d’écrire des poèmes. L’un des derniers, une longue litanie somptueuse, sera publié en avril dans la revue Europe, que dirige son fidèle ami Jean-Baptiste Para, à l’occasion d’un numéro spécial en son hommage. Sa vie durant, elle est restée fidèle à cette revue qui, à son arrivée en France, avait accueilli ses traductions des grands poètes arabes du XXe siècle comme Adonis, Ounsi El-Hajj, Badr Shakir al-Sayyab, Mahmoud Darwiche, Mohammed al-Maghout ou Nizar Kabbani.
J’étais allongée dans son lit, près d’elle, avenue Raphaël, Seyhmus Dagtekin de l’autre côté de sa couche, quand elle nous lut ce poème. Je tairai ici l’émotion qu’il suscita en nous alors que Vénus appelait « la mort à grands cris. »
En voici un extrait.
« Un vieux surgi d’on ne sait où
t’ordonne d’étaler ta main bien à plat sur le sol
enfonce d’un coup sec un clou au milieu de ta paume
te pose la même question
deux fois pour s’assurer que tu as compris
Il te demande si la mort existe là d’où tu viens
mais se bouche les oreilles des deux mains pour ne pas t’écouter
Des stèles, des tombes minuscules s’échelonnent à ta droite
Inhument-ils leurs morts debout
ou tête-bêche faute de place ?
Tes yeux essayent de tout retenir
de ne rien oublier
afin de tout raconter une fois de retour chez toi
Mais comment revenir chez toi ? »
Cette poète extralucide avait donc su traverser, par les mots, cette mince pellicule de terre entre les vivants et les morts, au moment précis où elle franchissait elle-même le seuil où tout se tait.
Vénus fut aussi, jusqu’au bout, une dévoreuse de livres. Avide de découvertes, chaque nuit, à quatre heures du matin, un nouveau texte entre les mains. Elle lisait au moins cinq livres par semaine. Tout l’intéressait, excepté la mauvaise poésie qui lui hérissait le poil. Elle ne supportait pas « les donneurs de leçons », comme elle les appelait, ceux qui prônent que la poésie doit être simple comme la prose. Elle redoutait que ce genre de diktats ne la tue. Dans ses lectures, elle cherchait une écriture et un certain dépaysement. Les romans qui se déroulent entre le lit, le lavabo et le bistrot : très peu pour elle.
Celle qui fut un génie de la langue, doublée d’une femme au cœur forgé dans l’or, manifestait une générosité rare dans le milieu littéraire parisien, en encourageant les poètes en qui elle croyait. Aidée elle-même à ses débuts par Pierre Seghers, Alain Bosquet, Jean Rousselot, Georges-Emmanuel Clancier, Guillevic et, plus tard, Jean-Marie Gustave Le Clézio qui l’avait citée parmi les poètes les plus marquants de sa génération, dans son discours à l’Académie Nobel, elle voulait rendre la pareille, en offrant à son tour ce qu’elle avait reçu.
« Vous essorerez ma vie, il en sortirait des poètes » disait-elle.
L’humour et l’érudition d’Alain Bosquet lui manquaient. Cet humour dont il avait usé pour graver son épitaphe : « Ci-gît le laquais de la poésie. » Sur le point de rendre son dernier souffle, il avait acquis une concession. Vénus manifesta le même panache en s’achetant le marbre rouge assorti à sa robe, sous lequel elle repose au cimetière de Passy. Cela lui inspira son tout dernier roman, grave et fantasque, Ce qui reste des hommes (Actes Sud, 2021).
Vénus, avec un sourire amusé, m’avait raconté qu’Alain Bosquet avait souhaité que chacun des poètes présents à son enterrement, jette son recueil de cinq cents pages dans la fosse. Une demande qui, visiblement, n’avait pas enchanté le responsable des pompes funèbres. Finalement, chacun avait lu un poème et en avait laissé tomber la page sur le cercueil. Pour toi, ma précieuse, je proposai que nous fassions de même, espérant ainsi t’offrir de reposer en poésie. C’est ainsi que l’écho de tes poèmes a tenté de masquer l’effroi de la dalle qui se referme.
« Admettons que ta disparition était feinte
une mise en scène en connivence avec l’éclipse d’un
soleil loufoque
que tu ne t’es jamais éloigné de ce seuil où tu trouais
le ciel avec ton lance-pierres tuant du même coup
anges et mésanges
imaginaires les plumes qui ensanglantaient les cheveux
de la femme grise
une invention d’érable la pluie rouge sur le puits
comment savoir qui a plumé l’ange et qui a mangé la
mésange
et que ce qui est arrivé est arrivé »
Caroline Boidé, écrivain et poète, autrice avec Vénus Khoury Ghata de Kaddish pour l’enfant à naître (Ed. Bruno Doucey, 2017), Ton chant est plus long que ton souffle (Écriture, 2019) et signataire de la postface de son dernier recueil Qui parle au nom du jasmin (Ed. Bruno Doucey, 2025).
Le dernier poème cité est extrait du recueil Le livre des suppliques, Mercure de France, 2015