John Achkar : « Le stand-up, ce n'est pas du "hihihihaha", c'est du storytelling vulnérable »
Économiste de formation, diplômé de Sciences Po Paris et titulaire d’un MBA, rien ne destinait John Achkar à devenir l'une des figures incontournables du stand-up moyen-oriental. Pourtant, de Beyrouth à Dubaï, en passant par sa consécration sur la plateforme Shahed, l'humoriste trace sa route avec une obsession : abandonner les vannes faciles sur le public pour raconter la vérité nue, quitte à bousculer les codes d'une société libanaise en crise perpétuelle.
Rencontre sans filtre
L'effet boule de neige : du MBA à la scène:
Pour beaucoup, devenir comédien est un choix de vie mûrement réfléchi. Pour vous, cela ressemble plutôt à un accident de parcours…
Je ne suis même pas sûr d’avoir un jour pris la décision de devenir comédien. J’ai plutôt l’impression de l’avoir subie ! Tout s’est fait par un acheminement tellement naturel que je n’ai jamais pris le temps d’évaluer cette décision. Tout a commencé en 2011, lors d’un projet de financement pour les scouts : c'était la première fois que je tentais le stand-up. Puis, en 2017, j'ai rejoint le collectif "Awkword Community" qui lançait la scène locale à Beyrouth. Quand mes vidéos sont devenues virales sur les réseaux sociaux, l’effet boule de neige a été immédiat et totalement inattendu. J’ai dû arrêter tout ce que je faisais en parallèle, sans réaliser que cela allait devenir le métier de ma vie.
Pourtant, votre parcours académique et professionnel vous destinait à des cercles très différents…
*(Sourire)* Absolument rien à voir ! J'ai fait une licence en économie à l'USJ (Université Saint-Joseph de Beyrouth), un master en Relations Internationales avec un échange à Sciences Po Paris, puis un MBA partagé entre la Singapore Management University et Madrid. J'ai ensuite travaillé de 2012 à 2015 dans le monde des ONGs, notamment pour le Conseil danois pour les réfugiés et *Search for Common Ground*. J’ai même monté ma propre boîte, "Everything", qui conçoit des jeux de société.
Vous continuez d'ailleurs à animer des ateliers de leadership en entreprise. Comment ces deux mondes cohabitent-ils ?
Au début, les entreprises qui m’engageaient pour des workshops de facilitation ou des keynotes me disaient : “John, s'il te plaît, ne mentionne pas que tu es humoriste, ça ne fait pas très professionnel. »* Aujourd’hui, la tendance s'est totalement inversée. Ces mêmes compagnies me réclament précisément "parce que" je suis humoriste. Elles ont compris que c’est exactement ce vecteur qui permet de connecter les gens. Pour moi, l'art et l'entrepreneuriat vont de pair. Mon comedy club est une entreprise en soi, avec ses galères de gestion, ses menus, sa sécurité... Je passe 50 % de mon temps à faire de l'entrepreneuriat du spectacle. On ne peut pas être humoriste dans le monde arabe aujourd'hui en se plaignant juste du manque d'espaces ; il faut créer son propre "stage time".
La mort du « Crowd-work » et le choix de la vulnérabilité
« Le crowd-work a détruit une chose très puissante dans le stand-up : le community building. Les gens pensent aujourd'hui qu'aller voir un spectacle, c'est venir pour se faire intimider par un humoriste. »
Vous affichez aujourd'hui une position très ferme contre le "crowd-work", cette pratique qui consiste à interagir et vanner le public au premier rang. Pourquoi ce désamour ? :
Je suis en guerre ouverte contre le crowd-work. C'est un raccourci trop facile. Aujourd’hui, il suffit de vanner un spectateur, de couper la vidéo pour TikTok, et on devient viral. Mais cela a détruit l'essence même du stand-up. À cause de cela, les gens entrent dans la salle sur la défensive. Si tu passes ton temps sur les réseaux à ne montrer que ça, le public vient pour voir un clash. Puis, quand ils s'asseyent et découvrent que tu fais du storytelling, ils sont déçus. Le vrai stand-up, c'est une heure ou une heure et demie de narration. On ne fait pas des blagues, on raconte des histoires. Sans une histoire personnelle et profonde à partager, ce n’est pas du stand-up, c’est du "joke making".
Vous avez choisi de remplacer l'attaque par la vulnérabilité, en parlant de vos doutes, de la trentaine, de la paternité. Le public arabe est-il prêt à voir un homme fendre l'armure ? :
La vulnérabilité est une forme de leadership très récente, inspirée par des figures comme Brené Brown (The Power of Vulnerability, 2010). Le monde est fatigué du leadership machiste, narcissique, à la Donald Trump. Ce que j'essaie de promouvoir sur scène, c'est le temps de la réflexion. Je monte sur scène à 35 ans et je dis honnêtement : « Les gars, je n'ai aucune idée de ce que je suis en train de faire. J'ai une petite fille de deux mois, je ne sais pas comment gérer la fin de ma tournée, et le public apprécie cette honnêteté". Les gens s'imaginent que parce que tu es viral, tu as toutes les réponses. C'est faux. Mon but, c'est de bâtir une relation de confiance. Si cette confiance est là, le public te suit partout, même sur les terrains les plus glissants.
L'absurde libanais et la scène syrienne
Peut-on être un artiste heureux au Liban, ou la souffrance est-elle le carburant obligatoire de l'humour ?
On m'a souvent dit que les gens heureux n'ont pas d'histoire. Je ne pense pas que ce soit vrai, car tout le monde a des problèmes, qu'il s'agisse d'une dispute avec un valet parking, d'une maladie ou d'une guerre. Ce qui change, c’est le niveau de réflexion que l'on pose sur ces problèmes pour en extraire toute l'absurdité. Si les gens rient, c'est parce qu'ils réalisent que quelqu'un d'autre a ressenti la même absurdité qu'eux face à ce qu'ils vivent au quotidien.
Votre écriture s’est affinée à Beyrouth avant de s’exporter à Dubaï en 2021. Comment gère-t-on ce grand écart entre le public local et la diaspora ?
Beyrouth m'a tout appris, notamment à dire les choses telles qu'elles sont. La scène y est extrêmement osée, surtout depuis la révolution de 2019 qui a brisé de nombreux tabous. En m'installant à Dubaï, j'ai dû apprendre à rendre mon contenu universel et "exposable". À l'étranger, mon public est composé à 50 % de Libanais et à 50 % d'autres nationalités arabes : des Palestiniens, des Égyptiens, des Jordaniens... et surtout des Syriens, qui représentent ma plus grande audience. L'année dernière, j'ai joué six shows à Damas et deux à Alep, devant 500 personnes à chaque fois.
Jouer en Syrie en ce moment, c'est un choix audacieux...
*(Rires)* Pour être honnête, je trouve la situation sécuritaire et politique au Liban beaucoup plus incertaine qu'en Syrie ! Et puis, j’ai une affection immense pour ce public. Je dis souvent, à moitié en blaguant, que "toutes les belles histoires commencent en Syrie".
Briser les codes : de la religion à la pop-culture
Sur scène, vous n'épargnez personne. Vous égratignez aussi bien des personnalit és médiatiques que les applications de suivi de fertilité de votre femme... Où s'arrête la ligne rouge ?
Si la confiance avec le public est solidement installée lors des premières minutes, il n’y a plus aucun sujet tabou. Je parle de mon éducation très chrétienne, de mon passé chez les scouts, et même de l’époque où j'étais proche des Forces Libanaises. Aujourd'hui, je suis marié à une femme chiite. Ce contraste confessionnel, c'est le cœur du réacteur de notre société, et j'adore en jouer pour pointer du doigt nos contradictions. Certains fidèles très conservateurs m'écrivent pour me dire que je suis "proche du diable" parce que je bouscule les dogmes. Mais en réalité, la chose la plus grave que l'on puisse me reprocher, c'est de passer trop de temps sur Instagram à observer mes abonnés !
Vous êtes le premier humoriste arabe à avoir un spectacle complet d'une heure (Aam jarrib) diffusé sur la plateforme de streaming Shahed (MBC). C’est une consécration ? :
C'est une étape historique pour le stand-up de la région. Passer des petites capsules virales de 30 secondes sur TikTok à une production d'une heure sur la plus grande plateforme de streaming arabe, c’est donner au stand-up ses lettres de noblesse. Cela prouve que notre dialecte et nos histoires ont une valeur culturelle globale. Aujourd'hui, je teste mon nouveau spectacle, "Fina Nehke", dans mon propre comedy club à Achrafieh, le "Hidden Cellar".
Le combat politique par le rire
Le Liban traverse des crises systémiques majeures. Quel rôle l’humoriste doit-il jouer dans ce marasme ?
Je ne pense pas qu'il existe un outil de critique sociale plus puissant que l'humour. Les politiciens et les banquiers ont peur du ridicule. Aujourd'hui, nous menons trois batailles cruciales au Liban : contre le secteur bancaire corrompu, contre le Hezbollah, et contre le poids étouffant des institutions religieuses. Les humoristes ont un rôle de première ligne à jouer dans ces trois combats.
Vous croyez encore en l'avenir de ce pays ?
Mon seul espoir réside dans le gouvernement actuel de Nawaf Salam. C'est un type de leadership rationnel qui me parle. Quand il dit honnêtement à la télévision « Je ne sais pas comment régler ce problème immédiatement, mais réfléchissons-en ensemble », je le crois. C'est pour cela que je refuse de voir le Liban comme une simple attraction pour expatriés en mal d'exotisme, qui viennent passer cinq jours en disant « Wow, le Liban c'est un film de James Bond ». Non, la réalité est dure. C'est un marché des rêves brisés où, tous les deux ou trois ans, on vous donne un peu d'espoir avant de tout vous reprendre.
Pour finir, une question cruciale : si vous deviez résumer la crise de la trentaine au Liban en une phrase ?
C'est le titre que j'avais donné à mon spectacle en 2023 : « Wein Ayich ? » (Où vis -tu ?) On passe notre temps à la chercher, entre deux crises, une panne d'électricité et un éclat de rire.
Fiche d'identité (officieuse) :
Date de naissance réelle : 10 novembre 1990 (Scorpion).
Date de naissance officielle (sur la carte d'identité) : 1er octobre. « Ma mère voulait me faire gagner une année scolaire. Résultat : ça n'a servi à rien, à part me créer une crise d’identité astrologique par an. Je refuse catégoriquement de devenir Balance ! »
Lieu de naissance :Beyrouth, Liban.
Spectacle actuel :Fina Nehke joué au "Hidden Cellar", Beyrouth) et en tournée internationale. Spectacle en anglais prévu pour le prestigieux "Edinburgh Fringe Festival" en Écosse tout au long du mois d'août.