Guerre civile, médias et extrémisme : quand un cours de sciences politiques devient le miroir des fractures libanaises

Opinion 19-05-2026 | 21:39

Guerre civile, médias et extrémisme : quand un cours de sciences politiques devient le miroir des fractures libanaises

Par Chloé Slaiby

Justice transitionnelle, réseaux sociaux, polarisation : ce qui devait être une séance ordinaire sur les partis politiques et les groupes de pression s'est transformé, en deux heures, en débat brûlant. Une quinzaine d'étudiants, encadrés par Madame Rana Habib, y ont confronté leurs perceptions de la guerre civile et du rôle des médias dans la montée des tensions au Liban. Et le résultat en dit long sur l'état d'un pays qui n'a jamais véritablement soldé son passé.

Guerre civile, médias et extrémisme : quand un cours de sciences politiques devient le miroir des fractures libanaises
Institut des sciences politiques (Université Saint-Joseph de Beyrouth)
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Le cours, consacré à l'origine aux partis politiques et aux groupes de pression, n'a jamais véritablement commencé. À peine la séance ouverte, Madame Rana Habib a invité ses étudiants à réagir à un programme télévisé récent "mesh masrahiyeh" qui divise l'opinion : pour certains téléspectateurs, il s'agit d'un espace d'expression, de cohésion et de liberté ; pour d'autres, d'un agenda déguisé, d'une attaque dirigée contre une formation politique, voire d'un terrain où l'extrémisme se trouve ravivé.

Les avis ont rapidement divergé. Et de la critique du show, la discussion a glissé, presque naturellement, vers la guerre civile libanaise, les milieux sociaux dont sont issus les étudiants, et la responsabilité des médias dans le climat actuel. Deux heures durant, sans pause et sans retour au programme prévu, une quinzaine d'étudiants ont échangé, débattu, parfois dérapé.

Le débat s'inscrit dans une actualité libanaise où les médias traditionnels reproduisent de plus en plus les codes des réseaux sociaux : provocation, recherche du clic, entre minorités et menaces sécuritaires, mise en scène de « scandales » servant des agendas politiques. Plusieurs analyses récentes ont pointé du doigt la manière dont certains plateaux télévisés contribuent à raviver des tensions communautaires héritées de la guerre civile, parfois en mettant directement en danger des personnes vulnérables dans la société libanaise.

Dans un pays où la justice transitionnelle n'a jamais été véritablement mise en œuvre, et où la guerre n'a jamais cessé d'être à l'horizon, ces étincelles médiatiques rouvrent des blessures jamais cicatrisées. Le cours s'est ainsi mué, à son insu, en échantillon vivant de cette dynamique : les étudiants n'ont pas seulement discuté de la guerre civile, ils en ont rejoué, à échelle réduite, les lignes de fracture.

Le clivage des positions a rapidement suivi le milieu d'origine de chacun. Les étudiants issus d'écoles à système religieux n'avaient pas la même lecture des événements que ceux venus des écoles publiques ou des lycées. Le cadre familial, scolaire et confessionnel a pesé, de manière visible, sur la perception et le jugement.

Certains intervenants, emportés par la discussion, ont perdu le fil de leur argumentation pour basculer dans le registre affectif. « En tant que Libanais et Arabes, nous avons l'habitude de recourir à notre affection », a observé une étudiante, comme pour formuler à voix haute ce qui se jouait dans la salle.

Madame Habib, elle, a relevé un fait troublant : ces mêmes échantillons d'opinions étaient déjà présents dans les salles de cours lorsqu'elle-même était étudiante. Cristallisés dans le temps. Le discours se répète, génération après génération, mais reformaté par de nouveaux facteurs  au premier rang desquels les réseaux sociaux et leur capacité à amplifier la polarisation.

La séance s'est achevée sur un constat partagé : sans justice transitionnelle, et avec le renforcement actuel des discours polarisants, les schémas hérités de la guerre civile se reproduisent à l'identique. Les crises successives économique, politique, sécuritaire maintiennent les individus accrochés à ce système, ou bloqués dans un cercle vicieux dont il devient difficile de sortir.

Reste une question, glissée presque malgré elle dans la discussion : dans quelques années, lorsque ces étudiants se retrouveront à la place de leur enseignante face à une nouvelle promotion, le discours sera-t-il toujours le même ? Tant que le pays continuera de remettre à plus tard le travail de mémoire et de réparation, la réponse risque, hélas, d'être affirmative.