Cessez-le-feu fragile : « Une pause stratégique, pas une vraie paix », prévient Nicolas Badaoui

Opinion 25-05-2026 | 18:00

Cessez-le-feu fragile : « Une pause stratégique, pas une vraie paix », prévient Nicolas Badaoui

Par Chloé Slaiby

Pour le politologue et auteur libanais, aucune trêve de la région ne traite les causes profondes des conflits. Dans un Moyen-Orient devenu laboratoire des guerres de demain, où l’énergie, la religion et la technologie pèsent autant que les armes, un petit pays retient son souffle — le Liban.

Cessez-le-feu fragile : « Une pause stratégique, pas une vraie paix », prévient Nicolas Badaoui
Nicolas Badaoui
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Nicolas Badaoui ne théorise pas le Moyen-Orient de loin : il en parle comme d'un terrain qu'il a arpenté, livre après livre. Trois livres durant — sur la diplomatie économique, culturelle puis énergétique, tous parus chez L’Harmattan, le dernier préfacé par Adnan Chabeddine, ancien secrétaire général de l’OPEP — il a tenté de nommer ce qui se joue vraiment au Moyen-Orient. Sa conclusion tient en une idée : la puissance ne se compte plus en chars. Elle se faufile dans l’économie, la technologie, l’information, et jusque dans la religion. « Tout ça ensemble », dit-il. C’est ce qu’il appelle l’hybridation des rapports de force, et c’est devenu la grammaire de notre époque.

Le monde, explique-t-il, glisse vers un ordre « plus fragmenté et multipolaire ». La domination occidentale, installée depuis la fin de la guerre froide, est aujourd’hui contestée par la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du Golfe. L’Ukraine, le Moyen-Orient, les tensions en mer de Chine racontent selon lui la même histoire : celle d’un ordre mondial qui se réécrit sous nos yeux, dans un climat « à la fois conflictuel, fluide et incertain ».

C’est dans ce paysage qu’il faut lire le bras de fer entre Washington et Téhéran — une phase « très fragile mais active ». Les négociations, médiatisées par Oman et le Qatar, butent sur un mal profond : la confiance brisée depuis le retrait américain de l’accord de 2015. Washington veut un texte plus large que celui de l’ère Obama, incluant les missiles balistiques et l’influence régionale iranienne ; Téhéran cherche surtout la levée des sanctions pour soulager une population à bout. Le paradoxe, résume-t-il, c’est que « les deux parties veulent éviter une confrontation militaire directe » — mais qu’aucune ne baisse la garde. Quant au rôle d’arbitre « impartial » des États-Unis, Badaoui ne s’y trompe pas : entre le soutien à Israël et l’alliance avec les monarchies du Golfe, Washington reste « une puissance engagée » plus qu’un médiateur neutre. Il rappelle les trois constantes immuables de la politique américaine : « le pétrole, les routes du pétrole et la sécurité d’Israël ».

Mais le cœur de son propos est ailleurs. Si l’on veut comprendre où va le monde, c’est ici qu’il faut regarder. Le Moyen-Orient, répète-t-il, est un « laboratoire des conflits contemporains ». On y teste les drones, les missiles de précision, la cyberguerre. On y voit s’effacer la vieille frontière entre le front et l’arrière, entre les armées d’État et les milices. La Turquie en est l’illustration parfaite : ses drones se vendent désormais dans une trentaine de pays. Ce qui s’expérimente sur ce sol finit, tôt ou tard, par s’exporter ailleurs.

Et puis vient l’expression qui reste, celle qu’il glisse sur les cessez-le-feu. Fragiles, dit-il, parce qu’ils « gèlent les affrontements sans en traiter les causes profondes ». On arrête de tirer, mais la méfiance demeure, les rivalités restent intactes, les ingérences extérieures prolongent les guerres par procuration. Transformer une trêve en paix durable suppose autre chose : un cadre politique inclusif, des garanties de sécurité crédibles, un mécanisme de surveillance, une vraie volonté de compromis. Sans cela, prévient-il, ces silences ne sont que « des pauses stratégiques », jamais de véritables processus de paix.

Et puis vient le Liban. Là, le discours se resserre, gagne en urgence.Il croit à la diplomatie parallèle — ces hommes d’affaires, ces « amis du Liban » dispersés des Amériques à l’Europe, capables d’ouvrir des portes que la diplomatie officielle ne peut plus pousser. Il se souvient de 2006, quand des relais libanais aux États-Unis avaient contribué à arracher un cessez-le-feu. Il plaide aussi pour des idées simples mais concrètes, tel un timbre fiscal de 1 % sur les grandes transactions, « rien du tout », dit-il, mais 1,7 milliard de dollars potentiels pour un pays asphyxié.

Car derrière les manchettes sur la guerre et la paix, il voit autre chose : un Libanais ordinaire qui paie son essence toujours plus cher, qui ne dépense plus, qui garde son argent « pour la prochaine catastrophe ». Un cercle vicieux dont, on ne sort « qu’à travers des interventions étrangères ». L’aide, pourtant, « commence par les Libanais eux-mêmes ».

Reste une question, presque personnelle : après vingt-cinq ans de carrière, qu’est-ce qui le pousse encore à enseigner et à écrire ? Sa réponse ne parle ni de stratégie ni de pouvoir. Elle parle de ses étudiants. De la nécessité de les ancrer dans leurs racines, de les convaincre de rester, de leur passer le flambeau avant qu’ils ne partent grossir les rangs d’un exil sans retour. « Si on ne les motive pas à rester dans leur pays, on est en train de perdre cette énergie. » Parce qu’eux, conclut-il, « sont l’énergie de notre pays ».