La corruption en Irak : une bataille plus redoutable que le terrorisme
Pour Mustafa Al-Kadhimi, la corruption constitue une menace plus grave que le terrorisme, car elle mine l'État de l'intérieur. Il appelle à une lutte durable fondée sur l'État de droit, l'indépendance de la justice et la protection des richesses nationales.
« La bataille contre la corruption, retardée depuis bien trop longtemps, n’est pas moins acharnée que la bataille contre le terrorisme ; elle est même, peut-être, plus intense et plus rude. » C’est en ces termes que la plus haute autorité religieuse s’est exprimée dans son discours du 15 décembre 2017, à la suite de l’annonce de la victoire sur l’organisation « EIIL ».
Cette comparaison ne relevait ni d’une exhortation morale ni d’un simple procédé rhétorique. Elle traduisait au contraire une compréhension précise de la nature de la menace à laquelle est confronté l’État irakien. Alors que le terrorisme défie l’État depuis l’extérieur de son appareil institutionnel, la corruption s’infiltre au cœur même de celui-ci, se drapant de la légitimité de l’État et exploitant ses lois, ses ressources et ses institutions afin de remodeler les centres de pouvoir au profit de ses propres réseaux et intérêts.
La conscience collective tend souvent à se mobiliser face aux ennemis visibles, tandis que la lutte contre la corruption se révèle plus complexe et plus difficile, car celle-ci s’installe au sein même des mécanismes de l’administration, de la prise de décision et de l’économie. Elle finit alors par se transformer progressivement en une composante solidement ancrée des rapports de force, ainsi qu’en une culture sociale qui confère à la captation des fonds publics une couverture politique, partisane ou confessionnelle, après l’avoir dépouillée de son caractère criminel et l’avoir revêtue de justifications.
Transformations politiques et enracinement du système de corruption
Dans cette perspective, la corruption en Irak est devenue un système d’influence global qui dépasse les simples irrégularités administratives ou les abus financiers. Elle s’est transformée en un mécanisme de production du pouvoir, de circulation des richesses et d’octroi de protection. Elle s’étend horizontalement à travers les marchés publics, les postes-frontières, le secteur bancaire, les services et le foncier, tout en s’enracinant verticalement au sein des cercles décisionnels et des centres d’influence.
Les racines historiques de ce phénomène ne sauraient être limitées à la période ayant suivi 2003. Les premières fractures institutionnelles sont apparues au début des années 1990, lorsque les guerres et les sanctions économiques ont affaibli les structures de l’État, vidé la fonction publique de sa valeur symbolique et favorisé l’émergence de systèmes parallèles dictés par les impératifs de la survie. Avec les transformations politiques qui ont suivi, les mécanismes de partage du pouvoir se sont imbriqués dans la fragilité institutionnelle, les centres de décision se sont multipliés et l’économie informelle s’est développée. Dès lors, la corruption est passée de pratiques individuelles isolées à un réseau d’intérêts interconnectés, fondé sur l’échange de protection et la reproduction continue de lui-même.
Ce système ne peut être analysé indépendamment de la présence d’armes échappant au cadre constitutionnel ni de l’entretien délibéré de l’ignorance politique. La corruption a besoin de forces capables d’entraver l’application de la loi lorsque celle-ci menace ses réseaux. Elle a également besoin d’un discours de mobilisation qui brouille la perception du public chaque fois que la vérité est sur le point d’émerger. Ainsi, les richesses illicites, les armes échappant au contrôle de l’État et la désinformation médiatique s’articulent comme les composantes interdépendantes d’une même structure visant à affaiblir l’État et à épuiser sa capacité à exercer pleinement sa souveraineté.
L’étouffement de la conscience citoyenne constitue l’un des piliers fondamentaux sur lesquels s’appuient les systèmes de corruption pour assurer leur pérennité. Un citoyen privé d’une information fiable, exclu de la compréhension des mécanismes des dépenses publiques et incapable de distinguer les faits de la propagande devient un terrain propice à la manipulation, à l’influence et à la fabrication de fausses convictions. Dès lors, la lutte contre la corruption exige l’instauration d’une culture du savoir, l’élargissement de l’accès à l’information et le renforcement des mécanismes de contrôle citoyen, de manière à faire de la redevabilité un pilier essentiel de l’édifice étatique.
Quand l’intégrité devient un comportement inhabituel
Lorsque la corruption atteint un tel degré de complexité, elle redessine les cartes de la richesse et de l’influence en dehors des cadres constitutionnels. Elle met en place des réseaux qui échangent des protections, achètent le silence et exploitent la peur. Ses conséquences vont bien au-delà du contrôle des ressources publiques : elles finissent par éroder la confiance nationale elle-même. Le système de valeurs se transforme progressivement : l’intégrité devient un comportement inhabituel, la compétence est perçue comme un fardeau pour ceux dont les intérêts sont en jeu, tandis que le favoritisme s’impose comme le chemin le plus court vers les droits et les avantages.
Lorsque j’ai eu l’honneur d’assumer les fonctions de Premier ministre en 2020, l’Irak se trouvait à un tournant d’une extrême sensibilité, confronté à l’imbrication d’une grave crise financière, d’un effondrement sans précédent des prix du pétrole, des répercussions de la pandémie de COVID-19, ainsi que de difficultés sécuritaires et politiques accumulées au fil des années. À cette époque, les réseaux de corruption avaient déjà solidement étendu leur emprise à l’intérieur comme à l’extérieur des institutions de l’État, mettant en place des systèmes de protection particulièrement difficiles à démanteler.
Dès le premier instant, la voie à suivre était clairement tracée : restaurer l’autorité de l’État, reconstruire sa capacité à remplir ses missions et rétablir la confiance dans ses institutions, conformément aux aspirations du peuple irakien. Cet objectif ne pouvait être atteint sans engager de profondes réformes économiques, mener une lutte institutionnelle contre la corruption et soumettre tous les acteurs, quelle que soit l’étendue de leur influence, à l’autorité de la loi.
C’est dans cette optique que l’indépendance du pouvoir judiciaire a été renforcée, que les organes de contrôle ont été soutenus et que des dossiers demeurés longtemps à l’abri de toute reddition de comptes ont été rouverts. Des mesures juridiques ont également été prises à l’encontre d’entités qui considéraient leur influence comme une immunité permanente et traitaient l’État comme un espace ouvert au service d’intérêts privés.
Le coût de l’approche des bastions de la corruption
L’expérience a démontré, au-delà de tout doute, que s’attaquer aux principaux bastions de la corruption déclenche des vagues successives de pressions politiques, des campagnes de diffamation organisées et des tentatives de déformation des faits, jusqu’à ce que le débat se déplace de la mise en cause des personnes accusées vers la mise en accusation de ceux qui ont révélé les faits. Dans un tel climat, les récits sont remodelés de manière à présenter les défenseurs des deniers publics comme les véritables accusés, tandis que ceux qui ont porté atteinte à ces ressources sont dépeints comme des victimes.
Nous avons été confrontés à des intérêts étroitement imbriqués, à la faiblesse du soutien politique, à la confusion entre les fonds publics et les considérations partisanes, à des tentatives d’entraver les procédures judiciaires ainsi qu’à des agendas divergents au sein des institutions de l’État. Malgré cela, le mythe des zones intouchables a été démantelé et la conviction selon laquelle certains noms ou certains dossiers échappaient à l’autorité de la loi a été brisée. L’expérience a démontré que la volonté politique, lorsqu’elle s’accompagne d’un pouvoir judiciaire indépendant et d’institutions professionnelles solides, est capable de pénétrer les structures les plus complexes. Toutefois, cette démarche exige encore une consolidation institutionnelle qui fasse de la lutte contre la corruption un principe permanent de gouvernance de l’État, plutôt qu’une réponse ponctuelle liée à des individus ou à des circonstances particulières.
Aujourd’hui, le devoir national impose de soutenir tous les efforts sérieux entrepris par le gouvernement, en coordination avec le pouvoir judiciaire, afin de poursuivre les personnes impliquées dans la corruption, de protéger les richesses nationales et de renforcer la primauté du droit. La lutte contre la corruption n’appartient à aucun gouvernement en particulier, ne peut être revendiquée comme la réussite d’un parti et ne saurait être réduite à l’action d’un seul individu. Elle constitue une obligation nationale où convergent les intérêts de l’État et l’avenir de la société. En faire un instrument de rivalité politique ou un moyen de régler des différends ne fait que la détourner de sa finalité et offrir aux réseaux de corruption un espace supplémentaire pour se repositionner et développer de nouveaux mécanismes de protection.
Le succès de cette démarche demeure tributaire de son caractère global, de sa neutralité et de son strict attachement à l’État de droit. Il exige de passer de la poursuite des individus au démantèlement des structures qui génèrent la corruption, au suivi des flux financiers, au recouvrement des avoirs détournés ainsi qu’à la fermeture des failles législatives et administratives qui permettent le recyclage des influences illégitimes. L’objectif ultime est de bâtir un Irak maître de ses décisions, capable de préserver ses richesses et de jeter les bases d’une stabilité durable et d’un développement soutenable, tout en restaurant la confiance des citoyens dans leur État.
Mustafa Al-Kadhimi
Premier ministre de l’Irak (2020-2022)
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