De Hammurabi à Trump : l’assurance, cette force invisible qui protège le commerce mondial
De la Babylonie antique au détroit d’Ormuz, l’assurance et la maîtrise du risque ont toujours été au cœur de la puissance commerciale mondiale.
En réponse à la piraterie iranienne dans le golfe Arabique, le président Trump a annoncé, le 3 mars 2026, que les États-Unis fourniraient une assurance politique et des garanties pour le commerce maritime, en particulier pour les cargaisons énergétiques transitant par le Golfe.
Après la guerre en Ukraine, suivie par la piraterie iranienne, l’épine dorsale du système mondial de garanties, qui permet d’assurer les échanges commerciaux à travers le monde, notamment dans le Golfe, a été brisée. La civilisation capitaliste a été bâtie sur deux piliers invisibles : la police d’assurance et la marine qui la protège et en garantit l’application. Ce sont eux qui déterminent ce qui circule ou non, ce qui est construit ou non, ce qui demeure stable et ce qui est emporté par les vents.
L’annonce de Trump nous ramène à 3500 avant J.-C., lorsque le marchand babylonien se tenait là, observant avec une grande inquiétude ses navires partir vers le détroit d’Ormuz et la mer d’Arabie, afin d’en revenir chargés de cuivre, d’étain, d’épices et de lapis-lazuli. Dès qu’ils disparaissaient à l’horizon, toute nouvelle d’eux cessait, et ils se retrouvaient à la merci des pirates qui pouvaient les saisir ou des tempêtes qui pouvaient les engloutir, lui faisant perdre la richesse de sa famille accumulée pendant des siècles. Quel pari risqué !
À cette époque, les marchands babyloniens commencèrent à emprunter de l’argent pour financer leur commerce, à des taux d’intérêt pouvant atteindre 100 % de la valeur des marchandises, en échange du fait que le prêteur acceptait d’assumer le risque.

Hammurabi (1750 av. J.-C.) comprit que le flux des échanges commerciaux et le destin de la prospérité de son royaume dépendaient de sa sécurité. Ses 282 lois comprenaient le premier système d’intérêts, conçu comme une garantie contractuelle contre les risques commerciaux, consignée sur des tablettes d’argile, considérées comme le document fondateur du système économique mondial.
À partir des Phéniciens, puis des Grecs et des Romains, et plus tard des Arabes, jusqu’à la Route de la soie, les marchands ont perpétué les traditions de l’assurance commerciale maritime (bottomry). Cet instrument devint l’épine dorsale invisible qui permit l’expansion du commerce mondial.
Au XIVe siècle, Gênes, en Italie, était devenue la ville la plus importante du système commercial, financier, du crédit, de la dette publique et du commerce maritime. Gênes faisait face à deux problèmes majeurs : les pirates et le pape.
Les pirates se répandaient dans les détroits, et les États eux-mêmes commencèrent à financer leur piraterie contre le commerce de leurs rivaux, en agissant comme des milices qui finançaient leurs hommes et leur accordaient les plus grands honneurs. Les navires n’étaient pas ciblés pour leur valeur, mais pour le pavillon qu’ils arboraient. Comme le présent ressemble au passé !
De son côté, en 1236, le pape condamna les prêts maritimes, les considérant comme une usure excessive condamnée par l’Église. Or, ces prêts portant intérêt constituaient le principal outil et le pilier du commerce génois. Gênes contourna alors la condamnation papale grâce à un ensemble de contrats et d’arrangements secrets.
Les marchands arabes eurent également leur part dans cette histoire, au point que le mot « risque » serait dérivé du terme arabe « rizq » (رزق), qui était considéré comme une mesure du risque lié à la subsistance accordée par Dieu : « Il l’accorde à qui Il veut et le retire à qui Il veut ». Le risque devint alors la base du calcul des risques et de l’élaboration des polices d’assurance. C’est à ce moment-là que Thomas Casanova, notaire à Gênes, en Italie, établit le cadre fondateur du document d’assurance moderne, qui devint à son tour un tournant majeur dans le système du commerce mondial.
Les marchands génois comprirent rapidement que leur capacité à proposer des prix compétitifs pour ce financement commercial dépendait entièrement du niveau d’« information » disponible pour déterminer le prix du risque. Les pays disposant des meilleurs systèmes bancaires pour sécuriser le commerce et des meilleures capacités de renseignement seraient les seuls capables de proposer les prix les plus fiables pour assurer le commerce mondial. Le renseignement connaît la route sûre, le capitaine digne de confiance et les ports fiables ; il connaît également les pirates « amis » et « ennemis ». Ainsi, la connaissance et le renseignement devinrent une composante indissociable du système d’assurance dans les contrats.
Puis vint le café, l’une des marchandises les plus échangées au monde. Dans le Londres du XVIIe siècle, l’eau potable était sale et la bière de mauvaise qualité ; il fallait donc une boisson chaude. Londres se remplit rapidement de cafés, et leurs propriétaires réalisèrent bientôt que les informations commerciales, et pas seulement le café, constituaient la marchandise la plus rentable de la ville. Dans un monde sans téléphone ni radio, la communication directe était devenue une nécessité vitale. Des cafés spécialisés apparurent et donnèrent à leur tour naissance à de nombreuses institutions qui existent encore aujourd’hui, notamment la Bourse de Londres.
Edward Lloyd, quant à lui, comprit ce dont les clients des cafés avaient besoin : une information immédiate. Il leur consacra exclusivement son établissement, où les données sur les navires, les registres d’arrivée, les calendriers de départ, les prix des marchandises et les rumeurs maritimes étaient recueillis de manière systématique. Parallèlement, Lloyd mit en place un système intégré d’information et de renseignement.
À un moment donné, Lloyd se posa une question : et si nous pouvions répartir les risques sous forme de pari entre les clients du café qui souhaiteraient y participer ? Seriez-vous prêts à parier sur le retour du navire ? Le café de Lloyd n’était pas encore une compagnie d’assurance, mais plutôt un lieu où l’on évaluait les risques, où on les négociait et où on les répartissait.
Le marchand inscrivait les détails du voyage sur un petit document : le navire, l’itinéraire, les marchandises, la valeur et les risques associés. Le document circulait ensuite dans le café, et les clients plaçaient leurs paris et inscrivaient leurs noms sous la mention « rizq » (Risk).
Par la suite, Lloyd’s devint le plus grand marché d’assurance maritime au monde, fondé sur le café, l’information et la confiance. La marine britannique, les services de renseignement et Lloyd’s détenaient les fondements de leur supériorité face à leurs concurrents néerlandais et français.
C’est le même fil économique et politique qui a fondé le système capitaliste mondial, allant d’Hammurabi à Sindbad, en passant par le notaire génois et jusqu’aux bureaux de Lloyd’s et des agences de renseignement à Londres.
Puis les États-Unis vinrent compléter le tableau : collecte du renseignement, évaluation de la prévoyance et des risques, et tarification des polices d’assurance, devenues une composante essentielle de la valeur de la monnaie américaine. Ils vendent la connaissance et contrôlent le calcul du risque.
Les pays et les villes qui représentaient le système commercial lancé par Hammurabi, modernisé par les marchands génois et développé à Londres furent les seuls à s’élever et à progresser.
La sécurité du commerce n’était plus seulement une simple police d’assurance ; elle devint l’infrastructure invisible du progrès civilisationnel. Au-delà des gros titres, le système international d’assurance fonctionne avec toutes ses composantes financières, de renseignement et militaires.
Récemment, le système d’assurance a observé avec inquiétude l’effondrement de la couverture des risques après la guerre du Golfe, car l’arrêt de l’assurance ne nécessite pas la fermeture du détroit. Il suffit de rendre le risque du passage impossible à mesurer.
La logique structurelle du jeu du détroit d’Ormuz n’a pas changé. Seuls les noms, les pavillons et les marchandises ont changé. Pourtant, ceux qui ont pris les décisions décisives pour éliminer la pression iranienne n’étaient ni des généraux, ni des diplomates, ni des chefs d’État, mais des systèmes d’assurance stratégique.
Si nous nous rappelons les embarcations des « pirates des Bassidjis », comparables aux bateaux pirates du Golfe venus autrefois des montagnes du Zagros, nous comprenons qu’avec l’effondrement du marché privé de l’assurance, l’État américain intervient comme garant et sauveur du commerce à travers le détroit. Or, celui qui garantit exerce le contrôle.
Depuis quatre mille ans, l’assurance constitue le mur de soutien invisible construit par la civilisation pour rendre le possible supportable et neutraliser les pirates venus de tous les coins du monde, en utilisant la logique qu’ils comprennent. « Comme le présent fait écho au passé. »
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