Mer Rouge : la menace houthie change de forme et devient un levier géopolitique
Les Houthis n’ont pas renoncé à leur capacité de pression maritime, devenue un outil géopolitique dans un conflit régional plus large.
Il est facile de tomber dans l’illusion que la menace houthie qui pèse sur la navigation maritime en mer Rouge a diminué. Pendant des mois, les images de navires en flammes et d’attaques aux missiles n’ont plus occupé le devant de la scène médiatique comme ce fut le cas au plus fort de la crise. Pourtant, ce calme ne signifie pas que la menace a disparu. Il pourrait plutôt indiquer qu’elle est devenue plus complexe et moins prévisible.
Les derniers développements dans le Golfe, ainsi que l’escalade mutuelle entre les États-Unis et l’Iran autour du détroit d’Ormuz, ont remis au centre des préoccupations une question plus large : le détroit de Bab el-Mandeb pourrait-il redevenir un moyen de pression iranien exercé par l’intermédiaire des Houthis, ou le groupe a-t-il développé ses propres calculs, allant au-delà de la simple exécution de l’agenda de Téhéran ?
La réalité est que les frappes américaines et israéliennes contre les Houthis en 2024 et 2025 ont remporté un succès militaire partiel. Elles ont affaibli leurs capacités et ciblé une partie importante de leurs infrastructures militaires et économiques, mais elles n’ont pas réussi à éliminer leur capacité à menacer la navigation maritime.
Bien que les attaques de grande ampleur contre les navires commerciaux aient cessé, la capacité de les reprendre demeure. C’est ce qui explique pourquoi les compagnies maritimes et les assureurs continuent de considérer la mer Rouge comme une zone à haut risque, malgré le recul des opérations militaires directes.
Un élément important à relever est que les Houthis n’ont pas renoncé à leur capacité de menacer le trafic maritime. Ils l’ont plutôt conservée comme un outil de dissuasion et de pression. La menace elle-même est devenue un instrument politique, même en l’absence d’attaques réelles.
Le paradoxe réside dans le fait que le groupe a fait preuve d’un degré de retenue inattendu lors de la récente guerre liée à l’Iran. Alors que d’autres factions affiliées à l’Iran ont participé à l’escalade, les Houthis se sont abstenus d’élargir la confrontation en mer Rouge ou de lancer des attaques généralisées contre les pays du Golfe. Cette décision semble avoir été dictée par des calculs politiques à la fois internes et régionaux, plutôt que par une quelconque faiblesse.
La direction houthie comprend que toute confrontation directe avec l’Arabie saoudite pourrait anéantir des années de contacts officieux et d’efforts visant à préserver la désescalade actuelle. De plus, un retour à une guerre totale au Yémen n’est pas nécessairement dans son intérêt, alors qu’elle cherche à reconstruire ses capacités militaires après les frappes récentes.
Cela ne signifie toutefois pas que la mer Rouge est devenue plus sûre. Le véritable danger ne réside désormais plus uniquement dans la possibilité d’une attaque par missile ou par drone contre un navire, mais plutôt dans la transformation des routes maritimes en instruments de marchandage géopolitique. Les évolutions observées ces dernières semaines dans le détroit d’Ormuz ont montré que l’utilisation des passages maritimes comme moyen de pression politique n’est plus une menace purement théorique. Elle est devenue un élément des outils du conflit régional.
Ces derniers jours, les mises en garde se sont multipliées quant à la possibilité que l’Iran étende sa campagne de pression pour inclure le détroit de Bab el-Mandeb par l’intermédiaire des Houthis, si la confrontation avec les États-Unis et leurs alliés se poursuit. Même ainsi, cette option reste davantage une carte de réserve qu’une décision imminente.
Il y a deux ans, les analyses estimaient que l’absence d’une réponse internationale coordonnée aux attaques des Houthis ne ferait pas seulement prolonger la crise en mer Rouge, mais porterait également atteinte au principe même de la liberté de navigation. À l’époque, les inquiétudes portaient sur la possibilité que d’autres groupes armés s’inspirent de l’exemple des Houthis. Cependant, les développements ultérieurs se sont révélés bien plus importants, car l’idée d’exercer une pression sur le commerce mondial est passée d’un acteur non étatique à une grande puissance régionale qui a utilisé le détroit d’Ormuz comme une carte stratégique.
Dans ce sens, Bab el-Mandeb et Ormuz ne sont plus deux questions distinctes. Ils font désormais partie d’une même équation appelée la « géographie de la pression ». Si Ormuz représente l’artère énergétique vitale du Golfe, Bab el-Mandeb représente la porte d’accès par laquelle cette artère atteint les marchés mondiaux. Celui qui a la capacité de menacer l’un de ces deux passages peut influencer l’autre, même indirectement.
Au Yémen, la situation demeure extrêmement complexe. La guerre n’est pas terminée, mais elle n’est plus non plus une guerre ouverte. Le gouvernement yéménite internationalement reconnu souffre de divisions internes, tandis que le recul de la coordination entre ses alliés a remodelé l’équilibre des forces. Dans le même temps, les Houthis semblent plus unis que leurs adversaires, même s’ils paraissent moins disposés à prendre le risque d’une nouvelle guerre de grande ampleur.
L’absence d’une initiative diplomatique internationale efficace a également progressivement transformé la question yéménite en un dossier géré par les puissances régionales, qui sont de plus en plus enclines à traiter la crise en fonction de leurs priorités sécuritaires immédiates plutôt qu’à rechercher un cadre international plus large.
Les Houthis ne sont peut-être pas réellement capables de fermer la mer Rouge, mais ils peuvent en augmenter le coût. Le contrôle total de l’un des passages maritimes les plus importants au monde dépasse les capacités militaires du groupe, notamment en raison de la présence de forces navales américaines, européennes et internationales. Toutefois, perturber la navigation ne nécessite pas une fermeture complète. Il suffit d’accroître le niveau de risque pour faire augmenter les primes d’assurance, contraindre les compagnies maritimes à modifier leurs itinéraires et réduire le trafic passant par le canal de Suez, comme cela s’est déjà produit au plus fort de la crise.
Ainsi, le succès des Houthis ne se mesure pas au nombre de navires qu’ils ciblent, mais à l’ampleur des pertes économiques qu’ils peuvent imposer sans tirer un seul coup de feu.

La menace houthie n’a pas pris fin, mais elle a changé de nature. Le groupe ne cherche plus nécessairement à provoquer une confrontation maritime ouverte, mais plutôt à préserver la capacité d’y recourir lorsque cela sera nécessaire. La mer Rouge n’est plus seulement un théâtre d’opérations militaires ; elle est devenue un outil de négociation dans le cadre d’un conflit régional plus large qui s’étend du Yémen au Golfe, et de Bab el-Mandeb au détroit d’Ormuz.
Par conséquent, toute discussion sur un retour à la stabilité en mer Rouge resterait prématurée tant que les causes profondes de la crise yéménite elle-même ne seront pas traitées et qu’un cadre international ne sera pas rétabli, capable de protéger la liberté de navigation en tant qu’intérêt mondial, plutôt que de la considérer comme une question liée à une guerre ou à une crise régionale temporaire.
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