La guerre sous la surface : la menace invisible qui pèse sur les eaux souterraines du sud du Liban
Dans le sud du Liban, les effets de la guerre ne se limitent pas aux destructions visibles. Sous la surface, les eaux souterraines sont exposées à des risques de contamination qui pourraient menacer l’environnement, l’agriculture et la santé publique pendant des décennies.
Ahmad Al Hajj
Toutes les guerres ne prennent pas fin lorsque les armes se taisent. Certains de leurs effets continuent de se faire sentir dans les sols, l’eau et l’air, faisant peser des risques qui peuvent perdurer pendant des décennies. Dans le sud du Liban, le défi ne se limite pas aux villes détruites et aux routes endommagées, mais s’étend à une ressource essentielle à la vie elle-même : l’eau.
Dans les villages du Sud, l’eau n’est pas simplement un service quotidien. Elle constitue le fondement de la survie des habitants et un pilier de l’agriculture dont dépendent des milliers de familles. Elle fait partie de l’identité d’une terre dont les sources, les rivières et les sols sont liés à l’histoire d’une région qui souffre depuis bien avant 1948. Par conséquent, toute menace pesant sur cette ressource n’affecte pas seulement le présent, mais façonne également l’avenir de générations entières qui dépendent d’une eau salubre et de terres productives.
Les chiffres des Nations unies révèlent l’ampleur des dégâts infligés au secteur de l’eau depuis le début des attaques israéliennes. Au total, 34 infrastructures hydrauliques, notamment des stations de pompage, des réservoirs et des réseaux de distribution, ont été endommagées, affectant l’approvisionnement en eau de plus de 400 000 personnes dans les gouvernorats du Sud et de Nabatiyé. Les pertes dans les secteurs de l’eau, des eaux usées et de l’irrigation ont atteint environ 527 millions de dollars, tandis que le coût de la reconstruction et du rétablissement des services est estimé à près de 508 millions de dollars.
Cependant, ces chiffres ne reflètent que la partie visible de la crise. Le plus grand danger se cache sous la surface, dans les aquifères souterrains qui constituent la ligne de vie de la région. Le sud du Liban se caractérise par des formations calcaires karstiques et dolomitiques riches en fissures et en conduits naturels. Cette structure géologique permet à l’eau de circuler rapidement, mais elle la rend également plus vulnérable au transfert des polluants depuis la surface vers des couches plus profondes.
C’est pourquoi la question essentielle aujourd’hui est de savoir si les explosions et les résidus militaires ont modifié l’équilibre hydrogéologique de la région et créé de nouveaux chemins de circulation de l’eau susceptibles de transporter des polluants menaçant l’eau potable, l’agriculture et la santé publique pendant de nombreuses années à venir.
Explosions et voies souterraines de circulation des eaux
Dans les environnements karstiques, constitués de roches dures fracturées, comme celles que l’on retrouve dans le sud du Liban, l’impact des explosions militaires atteint en profondeur les roches qui renferment les eaux souterraines, modifiant leur structure interne ainsi que les voies d’écoulement de l’eau qui se sont formées au cours de milliers d’années. Les roches calcaires et dolomitiques de la région se caractérisent par un réseau complexe de fractures, de fissures et de cavités naturelles qui permettent le stockage de l’eau et la recharge des sources, mais qui rendent également le système souterrain plus vulnérable aux fortes vibrations.
Les ondes de choc provoquées par les explosions peuvent élargir les fractures existantes ou créer de nouvelles voies de circulation, augmentant ainsi la perméabilité secondaire des roches et réorientant les mouvements des eaux souterraines. Cela peut potentiellement modifier la recharge des puits et des sources, voire entraîner leur disparition. L’ampleur de ces changements dépend de la puissance de l’explosion, de la nature des roches, du degré de fracturation et de la profondeur des réservoirs d’eau souterraine.
Dans les roches calcaires compactes, la vitesse des ondes sismiques primaires peut atteindre 5 500 mètres par seconde, tandis qu’elle diminue à 3 500 mètres par seconde dans les formations karstiques fracturées en raison de la présence de vides et de fissures. Les modèles géophysiques indiquent qu’une explosion de 500 kilogrammes peut affecter les roches jusqu’à une profondeur de 50 à 70 mètres, tandis qu’une charge de 2 000 kilogrammes peut avoir des effets qui s’étendent jusqu’à 150 ou 200 mètres.
Cependant, le plus grand danger ne réside pas uniquement dans la profondeur de l’impact, mais aussi dans la capacité des explosions à modifier le système hydraulique des réservoirs d’eaux souterraines. Les vibrations peuvent modifier les pressions de l’eau à l’intérieur des fractures, provoquer l’effondrement de certaines cavités ou obstruer des conduits hydrauliques, changeant ainsi les directions d’écoulement et affectant la recharge des sources. Dans les zones côtières, ces modifications peuvent accroître le risque d’intrusion d’eau de mer dans les aquifères d’eau douce.
Plus préoccupant encore, de nouvelles fractures peuvent devenir des voies rapides de transport des polluants. Dans les systèmes karstiques à forte perméabilité, les résidus chimiques issus des explosifs peuvent atteindre les eaux souterraines en quelques jours ou semaines, au lieu de nécessiter des périodes beaucoup plus longues comme ce serait le cas dans des roches à faible perméabilité. Ainsi, les effets des bombardements en temps de guerre ne se limitent pas aux destructions visibles en surface, mais s’étendent à l’altération du cycle naturel de l’eau sous terre, laissant derrière eux une menace environnementale invisible qui pourrait affecter l’avenir des ressources hydriques des habitants du sud du Liban pendant de nombreuses années.
Un héritage chimique qui pourrait durer des décennies
Les obus, les missiles et les munitions laissent derrière eux des résidus chimiques capables d’affecter l’environnement pendant de nombreuses années. Ces résidus comprennent des restes d’explosifs tels que le TNT, le RDX et le HMX, des métaux lourds comme le plomb, le mercure, le cadmium, le cuivre et le zinc, ainsi que d’autres composés tels que les nitrates, l’ammonium, les oxydes d’azote et les hydrocarbures. Dans certains cas, ils peuvent également être accompagnés de substances hautement toxiques telles que les dioxines, les furanes et des résidus provenant de carburants pour fusées comme la cordite.
Le danger posé par ces polluants est amplifié dans le sud du Liban en raison de la nature des roches calcaires et dolomitiques karstiques. Leurs fractures et leurs conduits naturels permettent aux contaminants de se déplacer rapidement vers les réservoirs d’eaux souterraines, en contournant une partie de la capacité naturelle de filtration du sol. Le risque ne se limite pas à l’eau potable, car les polluants peuvent également être transportés par les eaux d’irrigation vers les plantes, puis entrer dans la chaîne alimentaire. Cela accroît la possibilité d’une accumulation de métaux lourds et d’effets sanitaires à long terme, notamment des troubles du système nerveux, des atteintes rénales, des problèmes de développement et l’apparition de maladies cancéreuses.
Le secteur agricole fait face à un défi supplémentaire. Ses pertes ont atteint environ 704 millions de dollars en raison des dommages causés aux infrastructures d’irrigation ainsi que de la perturbation du fonctionnement des puits et des stations de pompage. Toutefois, la reprise de la production nécessite plus qu’une simple reconstruction des infrastructures. Elle exige également de garantir la sécurité des sols et de l’eau dont dépend la culture des oliviers, des agrumes, du tabac et des cultures saisonnières.
Par conséquent, la reconstruction du sud du Liban doit inclure la réhabilitation de l’environnement lui-même à travers des programmes à long terme de surveillance des sols et de l’eau, ainsi que le traitement des sites contaminés à l’aide de techniques spécialisées telles que la stabilisation des polluants, le traitement biologique et le traitement chimique, en plus des technologies de purification des eaux souterraines.
La science au service de la protection de l’avenir
La détection précoce des changements affectant les réservoirs d’eaux souterraines pourrait constituer le facteur déterminant entre la maîtrise d’une contamination et son développement en une menace environnementale et sanitaire qui perdure pendant des décennies. C’est pourquoi les études modernes s’appuient sur des techniques géophysiques avancées, notamment l’imagerie sismique tridimensionnelle permettant d’identifier les zones de faiblesse des roches et les secteurs présentant une fracturation accrue, ainsi que l’imagerie de résistivité électrique permettant de suivre les voies de circulation de l’eau au sein des systèmes karstiques.
Ces outils sont complétés par des réseaux de surveillance hydrogéologique, des analyses régulières des caractéristiques de l’eau et un suivi continu de toute évolution de sa qualité ou du déplacement des eaux souterraines. Toutefois, la protection de ces ressources ne repose pas uniquement sur la technologie. Elle nécessite un programme à long terme comprenant l’évaluation des sites contaminés, la mise en place de réseaux permanents de surveillance des sols et de l’eau, ainsi que le renforcement de la coopération entre les universités, les laboratoires et les institutions concernées afin de prendre des décisions fondées sur des preuves scientifiques.
Sur le terrain, les mesures préventives restent essentielles, notamment éviter l’utilisation des puits situés à proximité des zones bombardées avant leur analyse, réduire l’exposition aux poussières provenant des décombres, laver les produits agricoles et s’abstenir d’exploiter les terres suspectées d’être contaminées jusqu’à leur évaluation.
Les routes et les habitations peuvent être reconstruites en quelques années, mais la restauration de la santé des écosystèmes peut nécessiter des décennies de surveillance et de dépollution. Dans un environnement karstique sensible comme celui du sud du Liban, tout retard dans la prise en charge de ces risques pourrait transformer une contamination localisée en une crise hydrique régionale difficile à maîtriser à l’avenir.
Dans le sud du Liban, les roches ne stockent pas seulement de l’eau. Elles conservent également la mémoire de la terre et de la vie de ses habitants. Toute modification affectant aujourd’hui ces réservoirs d’eaux souterraines pourrait demain avoir des conséquences sur la santé d’un enfant, les moyens de subsistance d’un agriculteur ou la continuité de vie de tout un village.
Ainsi, protéger l’eau n’est pas simplement une question environnementale. C’est une condition fondamentale pour reconstruire une société épuisée par la guerre. Les maisons peuvent être réparées et les routes peuvent retrouver leur animation, mais la reconstruction du Sud ne sera pas achevée tant que ses eaux n’auront pas retrouvé leur santé.
L’eau est le fondement de la santé, de l’agriculture et de la stabilité. Elle constitue le véritable héritage qui façonnera l’avenir et déterminera le mode de vie des générations à venir. Si la guerre laisse ses cicatrices sur la terre, protéger l’eau est le moyen d’empêcher que ces cicatrices ne deviennent un héritage permanent.
Docteur et professeur universitaire en sciences de l’eau et de l’environnement
Spécialiste en hydrogéologie et en gestion des ressources en eau