Les négociations Washington-Téhéran : un répit temporaire face à une crise structurelle du régime iranien
Les négociations entre Washington et Téhéran pourraient offrir un répit au régime iranien, mais elles ne résoudront pas sa crise structurelle, marquée par les divisions internes, la perte de légitimité et la contestation populaire.
Il est important d’analyser les négociations en cours entre Washington et Téhéran dans une perspective plus large que les détails d’accords temporaires, de fonds gelés ou d’un allègement de certaines sanctions. La question essentielle n’est pas de savoir si le régime iranien parviendra à obtenir des gains tactiques limités, mais si ces gains pourront répondre à sa crise structurelle. La réponse, au regard de la réalité du régime et de sa longue expérience, est non.
La crise du système du Wilayat al-Faqih (la tutelle du juriste-théologien) ne découle pas uniquement des pénuries financières, de la pression des sanctions ou des récents revers militaires, mais de son conflit fondamental avec la société iranienne et avec une résistance plus présente et mieux organisée, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Par conséquent, quels que soient les arrangements qui émergeront de la table des négociations, ils ne pourront pas résoudre le mal structurel dont souffre le régime.
À la suite de l’accord récent, le régime apparaît plus affaibli qu’il ne l’était il y a quelques mois. Il a perdu Ali Khamenei, qui constituait le « pilier central » et le point d’équilibre entre les différentes factions. Plusieurs niveaux de la direction des Gardiens de la révolution et des cercles sécuritaires ont subi des coups importants, tandis que ses capacités navales, aériennes, balistiques et nucléaires ont été endommagées, et que l’efficacité de ses groupes affiliés dans la région a diminué. À ces pertes s’ajoutent d’importants dégâts économiques accumulés, alors que les crises sociales et les difficultés liées aux conditions de vie en Iran se sont aggravées. Toutefois, le facteur le plus dangereux ne réside pas seulement dans ces pertes elles-mêmes, mais dans l’élargissement des divisions internes.
La situation au sein de l’appareil dirigeant ne se limite désormais plus à des divergences tactiques ; elle reflète un conflit plus profond entre deux visions opposées de la manière de préserver le régime. Un camp estime que sa survie dépend de la poursuite de la confrontation et de l’intransigeance, tandis que l’autre considère qu’un accord avec Washington et l’achat de temps constituent l’option la moins coûteuse. Cette contradiction apparaît clairement dans les positions divergentes au sein de la direction, ainsi que dans le rapprochement de figures telles que Qalibaf, Araghchi, Pezeshkian et Mohsen Rezaei d’un côté, face au camp de Mojtaba Khamenei, à certains parlementaires et aux cercles ultraconservateurs de l’autre.
Au cœur de cette crise se trouve Mojtaba Khamenei, qui ne dispose pas de la capacité que possédait son père pour contrôler les différentes factions et imposer son ascendant. Il a hérité d’une position accablée par les crises, mais non de la légitimité, de l’expérience ou de l’autorité nécessaires pour prendre des décisions décisives. Par conséquent, toute tentative de sa part pour gérer l’équilibre entre les factions apparaît temporaire et fragile, et pourrait devenir un facteur supplémentaire d’aggravation des conflits internes plutôt qu’un moyen de les contenir.
Quant aux fonds que le régime pourrait recevoir, que ce soit par la libération d’avoirs gelés ou par l’assouplissement de certaines restrictions, ils ne permettront pas de résoudre ses problèmes fondamentaux. L’expérience de l’Iran à cet égard est claire. Sous Ahmadinejad, le régime disposait de centaines de milliards de dollars de revenus pétroliers.
Après l’accord nucléaire de 2015 avec les États-Unis, il a bénéficié d’importantes ressources financières et d’opportunités économiques considérables. Pourtant, les conditions de vie de la population ne se sont pas améliorées et les soulèvements n’ont pas cessé. Le problème ne résidait pas seulement dans un manque d’argent, mais plutôt dans un système politique et économique fondé sur l’extraction des richesses de la société et sur l’orientation des ressources vers la répression, les Gardiens de la révolution, les projets militaires et les groupes affiliés à Téhéran à l’étranger.
Même si le régime reçoit des dizaines ou des centaines de milliards de dollars, il est peu probable que ces ressources soient consacrées à la lutte contre la pauvreté, le chômage et l’inflation. Les priorités structurelles du régime resteront la reconstruction de son appareil sécuritaire et militaire, le renforcement de ses capacités balistiques et nucléaires, ainsi que la restauration de ses réseaux régionaux. Par conséquent, toute nouvelle ressource pourrait simplement susciter davantage d’attentes au sein de la population sans avoir d’impact réel sur la vie quotidienne des citoyens, devenant ainsi une source supplémentaire de colère plutôt qu’un facteur de stabilité.
Pour cette raison, tout accord trouvé risque peu de se transformer facilement en engagements durables. Le régime ne peut pas abandonner les instruments qu’il considère comme essentiels à sa survie : le programme nucléaire, les missiles, le contrôle du détroit d’Ormuz et ses groupes affiliés, notamment au Liban, en Irak et au Yémen.
Dans le même temps, les États-Unis et la communauté internationale ne peuvent ignorer ces questions, car elles affectent directement la sécurité régionale, les approvisionnements énergétiques, la navigation et la stabilité mondiale. C’est là que réside le dilemme : chaque partie souhaite que l’autre recule. Pourtant, le régime ne peut renoncer à ces dossiers sans ébranler les fondements mêmes de sa survie. Un véritable retrait exigerait une réconciliation avec ceux qu’il a présentés comme des ennemis pendant des décennies, l’abandon de slogans qui ont façonné son identité pendant 47 ans, et un dialogue avec ceux que ses partisans décrivent comme les assassins de Soleimani et de Khamenei.
Un tel recul pourrait ne pas mettre fin à la crise, mais plutôt provoquer une explosion interne de plus grande ampleur au sein même du régime. S’il refuse de reculer, les tensions reviendront inévitablement, pouvant conduire à une nouvelle confrontation militaire ou à une escalade régionale. Dans ce contexte, les négociations apparaissent comme un simple pont temporaire au sein d’une crise prolongée, sans solution définitive.
Dans ce contexte, la résistance iranienne a déclaré qu’elle accueillait favorablement la fin de la guerre et tout accord susceptible d’alléger les souffrances du peuple iranien. Cependant, elle rejette simultanément tout accord qui permettrait au régime de se reconstruire ou de financer sa machine de répression et de guerre. Elle insiste également sur le fait que tout accord international doit impérativement prendre en compte l’arrêt des exécutions, la fin du meurtre des manifestants et la nécessité de tenir le régime responsable de ses crimes commis contre le peuple iranien.
La question centrale est que la véritable bataille du régime ne se joue pas à la table des négociations, mais à l’intérieur même de l’Iran. Là, il fait face à une société qui a dépassé la peur, à une histoire de soulèvements successifs, à une colère sociale accumulée et à une résistance organisée capable de transformer le mécontentement populaire en mouvement politique.
Ainsi, lorsque les illusions diplomatiques s’estompent, que la guerre ne parvient pas à produire une solution et que les sanctions seules perdent de leur efficacité, la voie la plus réaliste demeure un changement de l’intérieur, porté par le peuple iranien et sa résistance organisée. Quant au projet du fils de l’ancien Shah déchu, malgré les revers qu’il a subis au cours de la période récente, il ne peut être considéré comme totalement révolu.
Il continue d’être utilisé par des éléments du régime et par certains cercles extérieurs comme un outil visant à perturber le cours des soulèvements et de la résistance, ainsi que comme une tentative de ressusciter une fausse bipolarité entre le Shah et les mollahs. Toutefois, les développements récents ont affaibli ce projet, révélé ses limites et ouvert un espace plus large au slogan « Ni Shah ni mollahs », qui constitue l’expression la plus claire de l’exigence d’une république démocratique.
La conclusion est que la table des négociations ne peut pas résoudre la crise existentielle à laquelle est confronté le régime iranien. Elle peut lui accorder davantage de temps, des ressources financières limitées ou un soulagement temporaire, mais elle ne peut ni restaurer l’héritage de Khomeini, ni unifier ses factions, ni rétablir sa légitimité sociale, ni mettre fin à son conflit avec le peuple iranien. La véritable maladie du régime se trouve en son sein, et le remède qu’il redoute n’est pas un accord avec le monde extérieur, mais un soulèvement organisé venant de l’intérieur.
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