Du sommet de la puissance à l’épreuve de l’État : Vingt ans de guerres qui ont redessiné le Liban

Liban 10-07-2026 | 09:13

Du sommet de la puissance à l’épreuve de l’État : Vingt ans de guerres qui ont redessiné le Liban

Vingt ans après la guerre de juillet 2006, trois conflits ont profondément transformé les équilibres au Liban et dans la région, faisant passer le débat de la dissuasion à la question centrale de l’État, de la souveraineté et des armes.

Du sommet de la puissance à l’épreuve de l’État : Vingt ans de guerres qui ont redessiné le Liban
Le pont de Qasmiyeh détruit après avoir été ciblé par une frappe aérienne israélienne en juillet 2006 (archives d’Annahar).
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Chaque guerre dans l’histoire du Liban a été précédée par la conviction qu’elle serait la dernière, mais l’expérience a prouvé le contraire. Depuis la guerre de juillet 2006, le Liban n’a pas connu de stabilité durable. Au contraire, il est passé d’une confrontation à une autre, comme si la première guerre n’avait été que le début d’une longue trajectoire qui, vingt ans plus tard, a conduit à un changement fondamental dans l’équilibre des forces ainsi que dans les réalités politiques et militaires, tant à l’intérieur du Liban qu’à l’échelle régionale.

 

Au cours de ces deux décennies, le Liban a traversé trois guerres déterminantes : la guerre de juillet 2006, puis la guerre en soutien à Gaza, et enfin la guerre en soutien à l’Iran. Chacune d’elles a eu ses propres circonstances et ses propres objectifs, mais ensemble, elles ont constitué des étapes interconnectées d’une même trajectoire. Si la guerre de juillet 2006 a représenté l’apogée de l’essor du Hezbollah et de l’Axe de la Résistance, les deux guerres suivantes ont porté des signes évidents du début du déclin de cette trajectoire sous l’effet des transformations militaires et régionales.

 

 

La guerre de juillet : l’apogée de la montée en puissance

 

Lorsque la guerre a éclaté le 12 juillet 2006, Israël a annoncé que son objectif était d’éliminer les capacités militaires du Hezbollah et de récupérer les deux soldats capturés à la frontière. Après 33 jours de combats, la guerre s’est achevée sans que Tel-Aviv n’atteigne les objectifs qu’il avait déclarés, tandis que le Hezbollah a réussi à résister à l’offensive et a continué à lancer des roquettes jusqu’aux dernières heures du conflit.

 

En Israël, la performance des dirigeants politiques et militaires a provoqué un profond traumatisme, poussant le gouvernement à créer la « Commission Winograd » chargée d’enquêter sur la gestion de la guerre. Son rapport a conclu que la responsabilité incombait aux plus hauts niveaux politiques et militaires, dans une reconnaissance rare de l’ampleur de l’échec qui avait accompagné la confrontation.

 

À l’inverse, le Hezbollah est sorti de la guerre au sommet de sa puissance. L’expression « Victoire divine » est devenue le slogan de cette période, et son secrétaire général Hassan Nasrallah s’est imposé comme la figure arabe la plus en vue et la plus influente, non seulement au sein de la communauté chiite, mais aussi auprès d’une large partie de l’opinion publique arabe. Le parti a acquis une influence politique et populaire sans précédent au Liban, tout en renforçant sa position au sein de l’axe dirigé par l’Iran, grâce à son alliance étroite avec le régime syrien, qui lui offrait une profondeur stratégique ainsi que des voies d’approvisionnement et d’acheminement d’armes.

 

Malgré les vastes destructions qui ont touché la banlieue sud de Beyrouth, le sud du Liban et les infrastructures libanaises, ainsi que les milliers de morts et de déplacés, le Hezbollah a réussi à transformer l’issue de la guerre en un capital politique qui s’est prolongé pendant des années. Parallèlement, la guerre a donné naissance à un nouvel arrangement avec l’adoption de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU et le déploiement de l’armée libanaise au sud du fleuve Litani en coopération avec les forces de la FINUL, marquant le début d’une nouvelle phase dans la gestion de la frontière sud, sans toutefois résoudre le débat interne sur l’avenir des armes du Hezbollah.

 

 

La guerre en soutien à Gaza : le début de l’érosion

 

Dix-sept ans plus tard, le sud est de nouveau entré en guerre, mais la situation était totalement différente.

 

La confrontation qui a débuté sous le slogan du « soutien à Gaza » ne s’est pas transformée en une guerre courte. Elle est au contraire devenue une guerre d’usure prolongée, au cours de laquelle Israël a ciblé de manière systématique la direction du Hezbollah ainsi que ses infrastructures militaires, en s’appuyant sur des capacités de renseignement et des moyens technologiques sans précédent.

 

Le tournant le plus important a été l’assassinat du secrétaire général Hassan Nasrallah, un événement considéré comme le plus grave de l’histoire du parti depuis sa fondation. Il n’était pas seulement un dirigeant organisationnel, mais l’architecte du projet politique et militaire du Hezbollah pendant plus de trois décennies, le symbole de la « victoire de juillet » dans la conscience collective de ses partisans, et l’une des figures les plus influentes de la vie politique libanaise et régionale. Ainsi, son absence ne représentait pas seulement une perte au niveau de la direction, mais un coup moral, politique et organisationnel qui a frappé au cœur même de l’identité et de la symbolique du parti.

 

Les pertes ne se sont pas limitées à la direction. Un grand nombre de commandants militaires et de cadres de terrain ont été assassinés, tandis que les structures militaires et logistiques ont subi des frappes successives. Parallèlement, le sud du Liban a connu des déplacements massifs de population et d’importantes destructions touchant des villages entiers, à un moment où le pays traversait déjà un effondrement financier et économique sans précédent, faisant du coût de la guerre un fardeau bien plus lourd qu’en 2006.

 

Sur le plan politique, la guerre a replacé la question des armes du Hezbollah au centre du débat national et international. Après des années durant lesquelles l’accent était mis sur le maintien de l’équation de dissuasion, la communauté internationale s’est orientée vers un appel à la mise en œuvre intégrale de la résolution 1701, au renforcement du rôle de l’armée libanaise et à la limitation des décisions de guerre et de paix aux institutions de l’État, considérant cela comme une condition essentielle à toute stabilité future.

 

 

La guerre en soutien à l’Iran : un changement dans l’environnement stratégique

 

Si la guerre en soutien à Gaza avait affaibli le Hezbollah, la guerre en soutien à l’Iran a fait entrer le Liban dans une phase totalement différente.

 

La guerre n’était plus uniquement liée à Gaza. Elle est devenue une partie intégrante de la confrontation directe entre l’Iran d’un côté, et Israël, soutenu par un large appui politique et militaire des États-Unis, de l’autre. En conséquence, le Liban s’est une nouvelle fois retrouvé en première ligne d’un conflit régional qui dépasse ses frontières, tandis que les développements sur le front libanais sont devenus directement liés à l’évolution plus large de la confrontation à travers la région.

 

Cependant, la transformation la plus profonde n’a pas été seulement militaire, mais également stratégique.

 

Au cours de cette phase, le Hezbollah a perdu l’une de ses principales sources historiques de puissance avec les changements survenus en Syrie. Le régime qui avait servi pendant des décennies de soutien politique et stratégique au parti, ainsi que de principale voie d’approvisionnement, est tombé, laissant place à une nouvelle autorité adoptant une approche fondamentalement différente dans ses relations avec le Hezbollah et l’Iran. La frontière syrienne, qui avait constitué un corridor sécurisé pour les armes, les munitions et le soutien logistique, est devenue une source de pression ainsi qu’un foyer de défis sécuritaires et politiques, alors que Damas est passée du statut d’allié proche à celui d’acteur affichant ouvertement sa distance, voire son hostilité, à l’égard du Hezbollah sur plusieurs dossiers.

 

Ce changement stratégique s’est accompagné d’une pression croissante de la part des États-Unis, des pays arabes et de la communauté internationale pour reconstruire le cadre sécuritaire libanais sur de nouvelles bases, avec l’armée libanaise en son centre. Toute aide économique, tout effort de reconstruction ou tout soutien extérieur est désormais lié à un processus clair fondé sur les réformes et la souveraineté, dans lequel la garantie que les armes soient exclusivement placées sous le contrôle de l’État constitue une priorité.

 

 

 

Vingt ans plus tard : de l’équation de dissuasion à la question de l’État

 

Après vingt ans, les trois guerres apparaissent comme les chapitres d’une seule et même histoire.

 

La guerre de juillet 2006 a consacré l’ascension du Hezbollah au sommet de son influence militaire, politique et régionale, en établissant une nouvelle équation de dissuasion avec Israël, tout en donnant à l’Axe de la Résistance le sentiment d’être entré dans une phase d’initiative stratégique.

 

Cependant, la guerre en soutien à Gaza a commencé à renverser cette équation, avec une érosion sans précédent touchant la direction et la structure militaire du Hezbollah, ainsi que l’assassinat de Nasrallah, qui incarnait le symbole de cette époque.

 

Puis est venue la guerre en soutien à l’Iran, révélant que les transformations ne se limitaient plus à l’équilibre des forces avec Israël, mais qu’elles s’étaient étendues à l’ensemble de l’environnement régional, de Damas à Téhéran, en passant par le rôle des États-Unis et la redéfinition des priorités de la communauté internationale à l’égard du Liban.

 

Le paradoxe le plus frappant est peut-être que la question qui divisait les Libanais après la guerre de juillet demeure sans réponse vingt ans plus tard, mais dans un contexte totalement différent. En 2006, le débat portait sur la manière de préserver l’équation de dissuasion créée par la guerre. Aujourd’hui, après trois guerres successives et de profondes transformations régionales, le débat porte sur la manière de reconstruire l’État, sur l’identité de l’autorité devant détenir le monopole des décisions de guerre et de paix, et sur la manière pour le Liban de passer du statut d’arène ouverte aux conflits des autres à celui d’un État capable de se protéger et de défendre ses intérêts nationaux.

 

Tel est le paradoxe de deux décennies entières : la guerre qui a marqué l’apogée de la montée en puissance du Hezbollah a également été, comme peu l’avaient compris à l’époque, le début d’une longue trajectoire qui s’est achevée par la recomposition des équilibres mêmes qu’elle avait engendrés, et par la résurgence des mêmes questions fondamentales sur l’État, la souveraineté et les armes, mais dans un Moyen-Orient différent, un Liban différent et avec un nouvel équilibre des forces.