La Syrie entre Ankara et Tel-Aviv: Vers un nouvel équilibre régional?

Moyen-Orient 04-07-2026 | 09:12

La Syrie entre Ankara et Tel-Aviv: Vers un nouvel équilibre régional?

Les équilibres sécuritaires en Syrie évoluent entre le nord et le sud du pays, sur fond de rivalités régionales et internationales et de débats sur l’avenir de la souveraineté syrienne.

La Syrie entre Ankara et Tel-Aviv: Vers un nouvel équilibre régional?
Recep Tayyip Erdogan and Ahmad Al-Sharaa. (AFP)
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Dans un important tournant géopolitique, l’axe de coordination sécuritaire entre Ankara et Damas est passé du nord de la Syrie, où l’attention historique portait sur la lutte contre les factions kurdes, au front sud, avec pour objectif de bloquer la route d’Israel et d’empêcher son expansion sur le plateau du Golan et dans la zone tampon.

 

Les récents pourparlers sécuritaires entre responsables des deux pays ont confirmé le début de la rédaction d’un amendement élargi à l’Accord d’Adana historique signé en 1998. Selon cet amendement attendu, le concept de sécurité nationale turque ne serait plus limité à la sécurisation des frontières nord sur une profondeur de 15 km, mais serait étendu à la formation d’une barrière défensive conjointe dans le sud de la Syrie afin d’empêcher toute partie unique de dominer la zone.

 

Ce basculement anticipé place Israel face à une nouvelle équation stratégique qui transforme le sud de la Syrie en une ligne défensive stratégique indirecte pour la Turquie sous supervision russe, malgré le rejet attendu des États-Unis de toute menace à la sécurité israélienne.

 

 

Accord d’Adana et l'avenir de la souveraineté syrienne

 

 

Le chercheur et écrivain politique Ahmed Farhad analyse ces développements en revenant aux origines de l’accord, initialement conçu pour traiter le dossier du Parti des travailleurs du Kurdistan.

 

Farhad explique, dans un entretien avec Annahar, que l’avancée turque en profondeur sur le territoire syrien bénéficie d’une acceptation temporaire et motivée par des intérêts de Damas et de Moscou pour contrer l’expansion israélienne dans le sud. Toutefois, cette dynamique se heurte à de fortes contraintes internationales : les Nations unies rejettent toute couverture militaire tout en exigeant le respect de la souveraineté, et Washington oppose un veto à toute expansion turque afin de protéger les champs pétroliers et la sécurité de son allié Israel.

 

Farhad dresse un tableau de lignes rouges régionales qui se croisent, où le nord devient une ligne rouge pour la Turquie et le sud une ligne rouge pour Israel, tandis que le gouvernement syrien paie le prix de sa faiblesse dans un jeu d’échecs international où il apparaît incapable d’imposer ses décisions, dans un contexte de prolifération de factions et de groupes liés à des agendas extérieurs, reproduisant amèrement le scénario irakien.

 

 

Le pragmatisme turc : un pari sur Washington

 

 

D’un autre côté, le chercheur spécialisé dans les affaires turques et régionales Mahmoud Alloush adopte une lecture différente de la situation, considérant l’Accord d’Adana comme « la pierre angulaire structurelle pour établir une nouvelle relation entre Damas et Ankara ».

 

Alloush explique, dans un entretien avec Annahar, que la volonté de la Turquie de mettre à jour les ententes « découle du besoin des deux pays de contenir le terrorisme et de protéger leur sécurité commune, et n’est dirigée contre aucune partie tierce ». Bien que les formulations intégrant les Syrian Democratic Forces aient permis de répondre à certaines préoccupations turques, l’accord demeure, sur le long terme, une garantie pour un dossier kurde non résolu et encore instable.

 

Au niveau géopolitique, Alloush souligne que la présence israélienne dans le sud reflète une disposition à un affrontement d’influence plus large s’étendant de la Syrie à la Méditerranée orientale. Dans ce contexte, les efforts turcs se concentrent actuellement sur l’exploitation de sa relation stratégique avec l’administration du président américain Donald Trump, alors que le président Recep Tayyip Erdogan s’apprête à présenter à la Maison-Blanche les objectifs expansionnistes de Israel ainsi que ses tentatives d’imposer des zones tampons au Liban et en Syrie, sur la base de la nouvelle doctrine sécuritaire d’Ankara : « La sécurité de la Turquie commence à Beyrouth et à Damas ».

 

Alloush note également que la reconstruction de l’armée syrienne fait face à de fortes complexités liées aux équilibres régionaux et internationaux.


 

Recep Tayyip Erdogan. (AFP)
Recep Tayyip Erdogan. (AFP)

 

 

Les risques de transformer la Syrie en ligne défensive régionale

 

 

À l’opposé de cette approche pragmatique, le professeur de relations internationales Bassam Abu Abdullah propose une lecture critique et très prudente, soulignant que les visites réciproques entre les deux parties dépassent le cadre traditionnel et instaurent une « relation inégale » en raison du déséquilibre des rapports de force et de l’influence dominante de la Turquie. Damas, avec ses institutions en formation, « pourrait offrir des garanties de sécurité frontalière dans le nord en échange d’un parapluie politique et économique de soutien turc qui la protège d’un vide géopolitique ».

 

Sur la question du sud, Abu Abdullah, dans un entretien avec Annahar, exclut toute confrontation militaire directe avec Israel en raison de sa supériorité en matière de renseignement et de puissance militaire, suggérant plutôt « un recul turc vers une pression diplomatique visant à contenir les réalités de la zone tampon ».

 

Le point le plus sensible, selon son analyse, est son rejet catégorique de l’idée selon laquelle la « nouvelle armée syrienne » pourrait jouer un rôle de garant de la sécurité nationale turque. Il la décrit comme « une armée en formation dominée par une seule couleur idéologique, dépourvue de diversité sociale, en plus d’un armement logistique limité et d’une dépendance totale à la formation et à la coordination turques ».

 

Abu Abdullah avertit enfin que transformer la Syrie en champ de conflits et en mur défensif pour la Turquie « ancrerait l’instabilité dans un contexte d’économie fragilisée et de divisions internes, retardant l’impératif de construction d’un État national unifié ».