Les États-Unis: Une puissance en déclin?
Entre divisions internes, perte d’influence et montée des puissances concurrentes, les États-Unis voient leur domination s’éroder progressivement dans un monde davantage multipolaire.
L’histoire connaît bien la montée et la chute des empires, à l’image du cycle du jour et de la nuit. Le philosophe allemand Oswald Spengler ne voyait pas les empires comme des lignes droites d’ascension infinie, mais plutôt comme des organismes vivants : ils naissent, grandissent, atteignent leur apogée, puis entrent dans leur automne avant d’être finalement emportés par l’hiver.
Lorsque l’on observe l’équilibre actuel des forces mondiales, on voit l’empire américain dominant effleuré par les vents de son « automne ». Pourtant, ce déclin n’est pas un effondrement soudain, mais un affaiblissement progressif façonné par des fractures internes et des dynamiques géopolitiques changeantes.
Herfried Münkler, professeur de sciences politiques à l’université Humboldt de Berlin, soutenait dans son ouvrage Empires que le déclin des empires est rarement causé uniquement par la puissance des ennemis, mais plutôt par une faille structurelle au cœur même de l’empire. Des signes de faiblesse se répandent progressivement sur le visage de ce qui a été l’un des empires les plus puissants de l’histoire, et les causes de ce déclin peuvent être, entre autres, décrites ainsi.
Le dollar renonce à son trône
Les empires s’épuisent lorsque leurs engagements financiers dépassent leurs capacités réelles. Les États-Unis ont dépensé des milliers de milliards de dollars dans des guerres sans fin, un drain continu sur leurs ressources. Le « pouvoir du dollar », colonne vertébrale de l’empire, ne repose pas seulement sur les porte-avions, mais aussi sur le dollar comme monnaie de réserve mondiale.
Ce privilège a permis à Washington de créer de la monnaie et de financer sa dette massive aux dépens du reste du monde. Aujourd’hui, la dette américaine dépasse 39 000 milliards de dollars, un chiffre supérieur à la taille de l’économie américaine elle-même, poussant les puissances émergentes à accélérer leur éloignement du dollar, privant ainsi l’Amérique de l’une de ses plus grandes sources de puissance.
Érosion de la dissuasion militaire
Tout comme les États-Unis sont tombés dans le piège de l’endettement, ils ont également sombré dans une « surextension militaire » à travers le monde, sans victoires décisives, fondée sur l’idée que « l’Amérique peut résoudre la plupart des problèmes mondiaux et atteindre n’importe quel objectif qu’elle se fixe ». Des signes de plus en plus nombreux montrent que sa domination n’est plus la force absolue qui a façonné l’ordre mondial d’après la Seconde Guerre mondiale.
La capacité de dissuasion américaine s’est érodée, tout comme ses ambitions de contrôler les richesses, les territoires et les décisions des autres nations. Les États-Unis ont mené des « guerres ratées », comme le retrait chaotique d’Afghanistan, et n’ont pas été capables d’imposer leur volonté dans les crises au Moyen-Orient et en Ukraine. Leur prestige s’est affaibli, encourageant davantage de contestations de leur autorité.

Une identité nationale fragilisée
Les États-Unis traversent ce que l’on pourrait qualifier de « guerre civile froide » : une décomposition du contrat social, une polarisation politique et de profondes divisions de l’opinion publique sur les intérêts du pays. Une lutte permanente se joue autour de ce que l’Amérique est réellement, chaque camp percevant l’autre comme une menace existentielle. Ce niveau de polarisation paralyse la capacité de l’État à prendre des décisions stratégiques, tandis que la confiance du public dans les institutions telles que la presse, la justice et le Congrès a diminué.
Parallèlement, l’élite dirigeante à Washington, dans la Silicon Valley, à Wall Street et au sein de divers groupes de lobbying semble incapable d’apporter des solutions aux problèmes urgents des citoyens, tels que l’inflation, les soins de santé et la polarisation. L’Amérique ne souffre pas d’un manque de ressources ou de technologie, mais d’une crise de sens et de gouvernance.
L’effacement du « modèle » américain
L’Amérique est d’abord une idée avant d’être un arsenal militaire : l’idée de liberté, de démocratie et de droits humains. Aujourd’hui, ce modèle fait face à une « crise d’attractivité ». Les divisions internes et les doubles standards perçus dans la gestion des crises internationales ont affaibli le soft power américain à l’échelle mondiale, finissant par nuire à ses propres intérêts.
Si les États-Unis restent une puissance mondiale de premier plan dans des domaines tels que l’innovation technologique et l’intelligence artificielle, cet avantage a également accentué les inégalités sociales et ne s’est pas traduit par un bien-être collectif plus large. Au contraire, il alimente les tensions internes, agissant comme des « réactions chimiques silencieuses » sous la surface qui accélèrent le processus de déclin.
L’ascension des concurrents mondiaux
Dans un monde qui n’accepte plus la domination unilatérale ni une voix unique à l’échelle mondiale, la pression extérieure sur l’influence américaine s’intensifie en raison du renforcement des concurrents, en particulier la Chine et d’autres puissances émergentes qui cherchent un « monde multipolaire ».
Ces pays travaillent méthodiquement à réduire l’écart technologique, économique et militaire avec les États-Unis. Dans le même temps, le réseau d’alliances de Washington est devenu un fardeau économique et stratégique, et pourrait même être en déclin. Les États-Unis ont mal évalué le poids de leurs concurrents, en supposant que l’ordre mondial unipolaire durerait éternellement, sous l’influence de la mentalité dite de la « fin de l’histoire ».
Du point de vue de l’historien Arnold Toynbee, l’Amérique est passée du rôle d’« inspirateur » à celui de « puissance dominante », signe qu’une civilisation est entrée dans une phase de déclin plutôt que dans un effondrement soudain. Elle restera une grande puissance, mais la concentration de la prise de décision mondiale entre une seule main annonce une érosion progressive.
Comme nous l’enseigne l’histoire, la seule certitude qu’elle offre est que rien ne peut jamais être connu avec une certitude absolue.
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