Vivre dans la zone de guerre mentale : la crise cachée du déplacement psychologique au Liban
La guerre israélienne a déplacé plus d'un million de personnes au Liban. Ces individus ont été forcés de quitter leurs maisons, villages et souvenirs pour s'installer dans des zones plus sûres. En même temps, un autre groupe de Libanais n’a pas été physiquement déplacé et est resté dans leurs maisons pendant toute la durée de la guerre.
Cependant, ils ont vécu ce qui peut être décrit comme un déplacement psychologique : une sensation d’être déraciné intérieurement, vivant avec une peur constante et perdant les sentiments de stabilité et de sécurité. C’est comme si leurs esprits sont entrés dans un état d’alerte chronique, incertains de ce que les jours à venir peuvent apporter.

Les Libanais vivent-ils actuellement un état de "déplacement psychologique" ?
Selon Dr. Carol Saade, spécialiste en thérapie psychologique, un nombre significatif de Libanais vivent aujourd'hui quelque chose au-delà du concept traditionnel de déplacement géographique. Ces individus n'ont pas quitté leurs maisons, mais ont perdu leur sentiment de sécurité, de stabilité et d'appartenance à leur lieu. En psychologie, cette condition est décrite comme un "déplacement psychologique" ou déracinement psychologique interne.
Dans cet état, une personne reste chez elle, mais son système psychologique se comporte comme s'il était sous la menace d'un départ forcé à tout moment. La forme de déplacement la plus dangereuse n'est pas nécessairement celle liée au départ des habitations et des villages, mais plutôt celle qui se produit à l'intérieur de l'individu—lorsqu'il reste sur place mais perd le sentiment de stabilité.
Les Libanais se sont-ils habitués à la guerre ?
Les Libanais ont traversé plusieurs guerres, de la guerre civile à la guerre de 1996, la guerre de 2006, suivies par la crise économique, l'explosion du port, et ensuite la guerre au Sud. Pendant de nombreuses années, ils ont vécu sous la pression de conflits répétés, de difficultés économiques, et de ruptures sociales et sécuritaires.
Lorsqu'une personne est exposée à de longues périodes d'incertitude, Saade explique que le cerveau entre dans un état connu sous le nom "d'alerte chronique". Dans cet état, l'esprit cesse de fonctionner selon la logique de la croissance et de la planification et opère selon la logique de la survie et de la protection. Par conséquent, l'anxiété face à l'avenir devient une préoccupation quotidienne.
Pourquoi de nombreux Libanais ont-ils perdu la capacité de planifier ?
En raison de l'instabilité et de l'incertitude qui caractérisent la vie quotidienne, il est devenu difficile pour de nombreux Libanais de planifier des projets à long terme tels que le mariage, avoir des enfants ou voyager. L'état d'alerte chronique vécu par beaucoup explique cette difficulté à planifier l'avenir. Lorsqu'une personne sent que les circonstances peuvent changer à tout moment, prendre des décisions majeures devient extrêmement difficile.
Par conséquent, nous voyons des reports répétés de mariage, d'avoir des enfants ou de commencer de nouveaux projets. Selon Saade, cela n'est pas seulement lié à la situation économique, mais aussi à ce que la psychologie appelle "perte du sentiment de contrôle". Lorsque les individus sentent que leur destin est lié à des événements qu'ils ne peuvent ni prévoir ni influencer, leur motivation à investir dans l'avenir diminue.
Les conséquences de la peur constante sur notre santé
L'impact de la peur constante ne se limite pas au niveau psychologique mais s'étend également à la santé physique. Selon Saade, le système nerveux, conçu pour réagir à un danger temporaire, ne peut pas rester dans un état constant d'alerte sans conséquences. Par conséquent, des symptômes tels que l'insomnie, les maux de tête, les douleurs musculaires, les troubles digestifs, les palpitations et la fatigue chronique peuvent apparaître. Ces symptômes ne sont pas isolés, mais plutôt des signaux que le corps envoie lorsqu'il est soumis à un stress psychologique prolongé.
Le traumatisme : entre accumulation et adaptation
Les traumatismes répétés ne disparaissent pas avec le temps ; au contraire, leurs effets s'accumulent. Bien que certaines personnes puissent sembler plus résilientes et capables de s'adapter, cette adaptation peut parfois masquer une forme d'engourdissement psychologique. Le niveau de peur ne diminue pas nécessairement avec le temps; au contraire, les gens peuvent s'habituer à vivre avec elle au point de ne plus la percevoir clairement.
Ce sont parmi les conséquences psychologiques les plus graves des guerres répétées. Lorsqu'une personne vit pendant de nombreuses années en mode survie, elle perd progressivement une partie de sa connexion à ses rêves, ambitions et sens de l'identité.
L'espace pour la créativité, l'exploration, et la planification rétrécit, et leur horizon temporel devient plus court. Ils vivent dans un présent anxieux et sont incapables d'investir pleinement émotionnellement dans l'avenir. De nombreux indicateurs pointent vers un état psychologique collectif vécu par une communauté entière.
Il existe plusieurs mesures qui peuvent aider à surmonter le déplacement psychologique :
- Maintenir une routine saine et adopter des facteurs protecteurs qui aident à prévenir les troubles psychologiques
- Préserver les relations sociales et familiales et renforcer la solidarité sociale
- Participer à des activités saines quotidiennes telles que le sport et d'autres pratiques qui aident à libérer le stress psychologique
- Se tourner vers la nature
- Se tourner vers la prière et la spiritualité
- Pratiquer la méditation, la relaxation et les exercices de respiration
- Consulter un spécialiste en psychologie lorsque les choses deviennent accablantes