Liban : Un pays en déplacement
Ce problème ne concerne pas seulement ceux qui ont quitté leurs foyers.
C'est à propos d'un pays qui a vécu pendant des décennies selon le schéma récurrent du déplacement.
Des familles qui ont fait leurs valises et sont parties, et d'autres qui sont restées là où elles sont, mais dont les rêves se sont éloignés ou ont été mis en suspens.
Au Liban, on n'a pas toujours besoin de quitter sa maison pour être déplacé.
Nous aussi avons été déplacés.
Nos projets ont été déplacés avant nos maisons.
Nos plans ont été déplacés avant que les familles ne fassent leurs valises.
L'assurance a été déplacée de notre quotidien, la confiance de notre avenir, et la certitude de nos choix.
Combien de Libanais n'ont jamais quitté leur foyer, mais ont l'impression de s'être éloignés de la vie qu'ils s'étaient imaginée?
Combien de jeunes ont reporté leurs projets?
Combien de mères ont retardé l'avenir de leurs enfants?
Combien de familles vivent désormais dans un état d'attente?
C'est pourquoi le déplacement n'est pas seulement des chiffres et des statistiques.
C'est une condition nationale.
Un état collectif d'anxiété qui définit tout un pays.
Un pays qui, pendant des années, a cherché une stabilité retardée, des opportunités retardées et un soulagement retardé.
Pendant des décennies, la même scène s'est répétée.
Une nouvelle guerre, un nouveau déplacement, de nouvelles pertes et de nouvelles promesses de reconstruction.
Comme si les Libanais étaient condamnés à tourner en rond dans un cercle vicieux, tandis que les bâtiments, l'économie, la confiance et la vie humaine continuent de décliner.
Comme si le Liban lui-même avait été déplacé.
Passant d'une crise à une autre, d'une guerre à une autre, d'une période d'attente à une autre, sans jamais atteindre l'endroit que ses habitants méritent.
Dans ce numéro, nous essayons de raconter l'histoire de ceux qui ont été déplacés de leurs foyers.
Mais nous racontons aussi l'histoire d'un pays qui essaie de retrouver son chemin.
Parce que le Liban n'a pas seulement besoin que les déplacés retournent dans leurs maisons; il a besoin que l'espoir revienne à son peuple, que la confiance revienne à sa jeunesse, et que la croyance que l'avenir peut être ici, pas ailleurs.
C'est à partir de cette conviction que notre partenariat dans ce numéro avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) émerge. Les grandes questions humanitaires ne peuvent pas être réduites à un élément d'actualité passager ou à une image douloureuse; elles nécessitent un espace pour la compréhension, la documentation et le témoignage. Elles doivent être racontées à travers les voix de ceux qui les vivent, et rester présentes dans la conscience publique pour que les chiffres ne deviennent pas juste un ensemble de chiffres dans une mémoire alourdie par la perte.
Dans le “Numéro des Déplacés,” vous remarquerez que les articles ont eux-mêmes été déplacés par endroits, ainsi que les images et les titres, dans un message créatif suggérant que le journalisme joue un rôle crucial en temps de crise. C'est un message qui dit que dans un pays entier, même ce qui est essentiel n'est plus à sa place.
Mais le salut ne naît pas des guerres.
Les guerres produisent plus de déplacés, plus de pertes et une mémoire plus lourde.
Le salut naît de l'État,
des institutions, de l'État de droit, du développement, de la capacité de protéger les gens dans leur terre, leurs foyers et leur avenir.
Le salut naît de la paix qui permet aux gens de planifier leur vie au lieu de planifier leur fuite.
Un foyer n'est pas seulement des murs.
Une nation n'est pas seulement des frontières.
Une nation est un lieu où une personne n'a pas à prendre une valise à chaque fois que l'équilibre de la guerre change.
C'est un endroit où l'on peut bâtir une vie, pas la retarder,
et rêver d'un avenir, pas le chercher ailleurs.