La proposition de Trump sur la Syrie et le Liban suscite des craintes de guerre régionale et des questions stratégiques sur le rôle de Damas

Moyen-Orient 18-06-2026 | 14:16

La proposition de Trump sur la Syrie et le Liban suscite des craintes de guerre régionale et des questions stratégiques sur le rôle de Damas

Les analystes avertissent que l'idée de pousser la Syrie à une confrontation avec le Hezbollah pourrait accentuer l'instabilité, remodeler les alliances régionales et attiser des conflits par procuration plus vastes à travers le Moyen-Orient.
La proposition de Trump sur la Syrie et le Liban suscite des craintes de guerre régionale et des questions stratégiques sur le rôle de Damas
Le président syrien Ahmad Al-Sharaa serre la main du président américain Donald Trump à Washington, le 10 novembre. (Syrian Presidency)
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Par Ibrahim Murad,

 

En marge du sommet du G7, le président américain Donald Trump a avancé une idée qui semblait initialement éphémère mais pourrait indiquer un changement potentiel dans l'approche de Washington face aux questions régionales : autoriser Israël à quitter la Syrie pour « s'occuper » du « Hezbollah », car il croit qu'Israël « accomplirait mieux la tâche ».

 

Ce n'était pas une remarque isolée ; elle a été répétée publiquement deux fois en une semaine, suite à des discussions antérieures en mars sur une possible incursion syrienne dans l'est du Liban, qui a été accueillie avec des réserves par Damas. Lorsqu'une idée passe d'un lapsus à une proposition répétée, elle se transforme d'un commentaire impromptu en une vision testée publiquement avant d'être potentiellement façonnée en coulisses.

 

L'importance de cette proposition réside dans son engagement vis-à-vis de certaines des lignes de faille les plus sensibles d'une Syrie encore en émergence après une longue guerre, tout en ravivant de longues questions sur le rôle de la Syrie au Liban et les limites de sa capacité à assumer des responsabilités régionales. La question clé qui se pose avant qu'une telle vision ne se traduise en politique est double : la Syrie peut-elle entrer dans ce conflit, et le doit-elle ?

 

Pour comprendre le poids de cette proposition, il est nécessaire de revisiter le contexte d'où elle émerge. La relation entre Damas et Beyrouth n'est pas une relation de voisinage ordinaire, mais une relation façonnée par une longue histoire de tutelle et d'influence. L'armée syrienne entra au Liban au milieu des années 1970 sous le prétexte de « maintenir la sécurité », restant pendant près de trois décennies, période au cours de laquelle elle exerça une influence bien au-delà de son mandat officiel, laissant des cicatrices profondes dans la mémoire collective libanaise qui ne sont pas encore guéries.

 

La chute du régime précédent a ensuite renversé l'équation. Le Hezbollah, qui avait longtemps été lié à l'axe Damas–Téhéran, a perdu à la fois sa profondeur stratégique et ses routes d'approvisionnement terrestre avec l'effondrement de ce régime, ainsi qu'une partie de sa narration en tant que « protecteur » contre les groupes extrémistes.

 

Inversement, les nouvelles autorités syriennes ont hérité d'un pays épuisé, d'une armée avec des capacités sévèrement diminuées, et d'une économie au bord de l'effondrement, en plus de la tâche ardue de reconstruire l'État depuis ses ruines. Dans ce contexte volatil arrive la proposition américaine de pousser la Syrie dans une confrontation avec le « Hezbollah ».

 

Ici, la proposition est évaluée en termes de capacité plutôt que d'ambition. Ceux qui imaginent déployer des forces syriennes au Liban comme une opération de sécurité contrôlée lisent la carte avec seulement une vision partielle. Toute confrontation directe entre la Syrie, les sunnites et les chiites sur le sol libanais ne resterait pas un affrontement limité entre deux forces disciplinées liées par des règles d'engagement ; elle se transformerait rapidement en tensions sectaires aux conséquences imprévisibles et incontrôlables.

 

Une fois allumées, ces mémoires réprimées refont surface toutes en même temps : scènes de violence, rhétorique de revanche sectaire et récits d'« oppression » dont se nourrissent les factions extrémistes des deux côtés du conflit. Plus dangereusement, les répercussions ne resteraient pas confinées aux frontières du Liban. Les milices irakiennes, les Houthis au Yémen et les réseaux plus larges liés à l'Iran trouveraient dans une telle intervention une justification prête à réactiver leurs conflits reportés, étendant ce qui était initialement présenté comme une solution localisée au Liban de la côte syrienne à Sanaa.

 

Cela crée le premier paradoxe qui sape la proposition de l'intérieur : une intervention syrienne ne diminuerait pas le « Hezbollah » ; au contraire, elle pourrait restaurer ce qu'il a perdu suite à la chute du régime précédent.

 

Une force sunnite syrienne entrant au Liban se transformerait en un cadeau qui restaurerait cette narration dans son intégralité : non pas comme une milice sectaire, mais comme un « défenseur » d'une communauté qui se sent menacée.

 

En ce sens, la proposition risque de créer effectivement l'adversaire qu'elle prétend démanteler. Le second paradoxe est à la fois économique et militaire : l'armée syrienne qui émerge de années de conflit n'est pas la force représentée sur les cartes. Ce qui reste de ses capacités a été à plusieurs reprises ciblé par des frappes israéliennes, la privant de systèmes de défense aérienne et d'armement lourd. La livre a perdu la plupart de sa valeur, les infrastructures sont en ruines, et les réserves sont presque épuisées. Financer une guerre dans ces conditions est plus qu'un pari non calculé ; c'est une menace directe pour toute chance de redressement.

 

Le paradoxe plus profond est politique: la question la plus difficile n'est pas de savoir si Damas veut cette guerre, mais jusqu'à quel point il peut refuser une telle demande américaine. Et lorsque Trump loue le président Ahmad Al-Sharaa, disant qu'il a « protégé tout ce qu'on lui a demandé », cela ne se limite pas à un certificat de bonne conduite, mais plutôt installe un piège subtil : chaque concession antérieure devient un précédent invoqué avec la prochaine demande, jusqu'à ce que la partie concernée soit coincée par des éloges qui rétrécissent progressivement l'espace pour un refus. La conformité récompensée aujourd'hui devient la retenue attendue de demain.

 

Les répercussions de cette proposition ne s'arrêteraient pas aux frontières du Liban mais s'étendraient également à l'infrastructure fragile de la Syrie elle-même. Entrer dans une guerre extérieure signifierait détourner des ressources et de l'attention de la lutte interne pour la survie du pays, provoquant potentiellement une instabilité interne plus rapidement qu'elle ne pourrait résoudre les défis extérieurs, dans un État qui lutte encore pour unifier plusieurs zones de loyauté et gérer les dossiers de retour des réfugiés, des personnes déplacées et des factions éparpillées.

 

En ce sens, la Syrie se retrouverait, en entrant dans un conflit approuvé par les États-Unis et Israël, dans une position où elle pourrait gagner temporairement la faveur de Washington tout en risquant de perdre ses relations avec Téhéran, Moscou, et de grandes parties du monde arabe et islamique, à un moment où elle lutte déjà pour briser progressivement son isolement et rétablir sa position diplomatique.

 

D'une manière plus large, une dimension plus profonde de la proposition commence à émerger : la cible principale pourrait ne pas être le Liban, mais Israël. Trump, exprimant son insatisfaction face à la gestion de la guerre par Netanyahou, semble utiliser la Syrie comme levier stratégique dans un message adressé à Tel Aviv. Le paradoxe réside dans le fait que Damas, dans ce scénario, pourrait être amené à payer un prix réel en sang et en stabilité pour une manœuvre largement symbolique dans laquelle il n'est pas directement impliqué.

 

Entre l'impossibilité de l'acceptation et le coût du refus, la solution n'est ni un « non » catégorique qui provoque une escalade ni un « oui » qui devient un enchevêtrement, mais plutôt une forme de diplomatie silencieuse qui augmente le coût de l'idée même pour Washington. Damas serait tenu de persuader son allié, diplomatiquement plutôt que de manière conflictuelle, qu'une telle intervention générerait une instabilité bien plus grande qu'elle ne prétend résoudre, et que convaincre l'allié que sa propre proposition est auto-délétère, même avant qu'elle ne soit nocive pour la Syrie, pourrait s'avérer plus efficace qu'un rejet pur et simple.

 

En évaluant les scénarios possibles, il semble le plus probable que Damas évite une implication militaire directe, en se basant plutôt sur la gestion de la pression américaine par le retard et la négociation, car cela reste l'option la moins coûteuse et celle qui est la plus cohérente avec son équilibre actuel des capacités.

 

Le scénario le plus dangereux, bien que moins probable, est que les nouvelles autorités se trouvent obligées de faire une concession symbolique qui pourrait ouvrir une porte qui devient difficile à refermer plus tard. Entre ces issues, le pari sur la stabilité repose sur la capacité de Damas à transformer sa faiblesse apparente en atout plutôt qu'en invitation à une pression ou un levier supplémentaires.

 

Toute la région reste au bord d'une explosion plus ample tant qu'Israël opère sous un parapluie américain, et que l'État libanais reste incapable de prendre des mesures sérieuses pour contrôler les armes du Hezbollah. La proposition américaine visant à pousser la Syrie dans la confrontation n'est pas une solution, mais plutôt un carburant supplémentaire pour un incendie qui n'est pas encore éteint.

 

L'histoire montre que les guerres par procuration ne se terminent pas lorsque les grandes puissances décident qu'elles le doivent, mais lorsque l'endurance des plus petits acteurs est épuisée. La Syrie, encore en train de se relever de ses ruines, ne peut pas se permettre de porter les guerres des autres en plus de ses propres blessures.