La peur dans nos sociétés : un outil de contrôle en période de crise ?

Opinion 18-06-2026 | 01:00

La peur dans nos sociétés : un outil de contrôle en période de crise ?

La peur dans nos sociétés : un outil de contrôle en période de crise ?
La peur et le poids des questions difficiles... Un enfant palestinien est assis au milieu des ruines d'un bâtiment détruit dans le camp de réfugiés de Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 11 juin 2026.(AFP)
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En période de troubles, la peur ne reste pas un sentiment humain passager. Elle devient un élément de la politique. Lorsque les crises s'intensifient, la confiance s'affaiblit, et les menaces sécuritaires, économiques et identitaires s'entremêlent, l'autorité se retrouve face à une question ancienne qui est constamment renouvelée : comment gouverner une société inquiète ? Et peut-on transformer la peur d'une source de chaos en un outil de contrôle et de stabilité ?

 

Depuis l'émergence de l'État moderne, la peur a été présente dans la relation entre l'autorité et la société. Peur du chaos, de la guerre, de la faim, de l'autre, de l'effondrement, de perdre son identité, ou d'un avenir inconnu.

 

La nouveauté aujourd'hui est que la peur n'est plus gérée uniquement à travers le discours politique traditionnel. Elle est maintenant fabriquée, amplifiée et recyclée à travers les médias, les plateformes numériques et les algorithmes d'engagement, la transformant d'un ressenti individuel en un état collectif organisé.

 

La peur, dans son essence, n'est pas toujours négative. Les sociétés ont parfois besoin d'un degré de conscience du danger pour agir et se défendre. Un État qui ne prévient pas ses citoyens de l'ampleur des menaces peut sembler détaché de la réalité ou incapable de protéger ses intérêts.

 

Mais il existe une grande différence entre la gestion du risque et celle de la peur. La première repose sur l'honnêteté, la construction de la confiance et la définition de solutions, tandis que la seconde repose sur l'exagération des menaces et le maintien de la société dans un état constant d'anticipation du pire. Ici, la peur devient un outil de gouvernance.



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Quels sont les types de peur ?

 

 

Il y a trois principaux types de peur utilisés dans la gestion des sociétés : la peur sécuritaire, la peur économique et la peur identitaire.

 

La peur sécuritaire est la plus visible. Quand les gens sentent que leurs vies sont menacées, la demande de stabilité devient plus importante que toute autre. Dans les moments de terrorisme, de guerres ou d'effondrement sécuritaire, les sociétés tendent à accepter des mesures exceptionnelles et peuvent volontairement abandonner une partie de leurs libertés en échange d'un sentiment de protection. Cela ne se produit pas seulement dans les pays en développement, mais aussi dans les grandes démocraties.

 

Après les attentats du 11 septembre, la société américaine a accepté une expansion massive des pouvoirs de surveillance et de sécurité sous la bannière de la lutte contre le terrorisme. La peur était réelle, mais ses conséquences politiques se sont prolongées bien au-delà du moment sécuritaire lui-même.

 

Dans ce type de peur, l'autorité se présente comme la barrière finale entre la société et le chaos. Le message implicite est clair : la réalité n'est peut-être pas idéale, mais elle est meilleure que l'alternative terrifiante. Ici, le citoyen n'est pas sollicité pour aimer l'autorité, mais pour craindre son absence.

 

La peur économique est plus complexe, car elle n'est pas toujours liée à une menace directe, mais à un sentiment continu d'insécurité. Peur du chômage, de l'inflation, de l'effondrement de la monnaie, de la perte de statut social, de l'incapacité d'éduquer les enfants, ou de l'accès aux soins de santé. Ce type de peur produit un citoyen préoccupé par la survie quotidienne, moins disposé à prendre des risques, à protester, ou même à penser à des alternatives à long terme.

 

Dans de nombreuses sociétés, gouverner ne nécessite pas de répression directe si les gens sont suffisamment épuisés. La pression économique continue peut conduire à une sorte de retrait public, où l'objectif principal devient la survie individuelle plutôt que la participation publique. De cette manière, la peur de demain devient un outil invisible pour contrôler le présent.

 

La peur identitaire est peut-être la plus dangereuse, car elle ne concerne pas seulement les intérêts des gens, mais aussi leur sens de soi. Lorsqu'une société se voit dire que son identité est menacée, que sa religion est attaquée, que sa culture est en danger, ou qu'un autre groupe cherche à la remplacer, la peur devient plus profonde que la politique. Elle devient une lutte existentielle plutôt qu'un désaccord politique.

 

La peur identitaire peut rapidement diviser les sociétés. Elle crée des frontières psychologiques entre nous et eux, rend la coexistence faible, et rend la différence menaçante. Pour cette raison, elle a été utilisée par de nombreuses forces politiques à travers le monde, des mouvements populistes de droite en Occident aux groupes religieux et nationalistes en Orient, comme le moyen le plus rapide de mobiliser le public. La peur de l'autre est plus facile à mobiliser que l'espoir en l'avenir.

 

Dans le monde moderne, la peur n'est plus gérée uniquement de haut en bas. Elle n'est plus produite uniquement par l'autorité. Parfois, elle est produite par des groupes d'opposition, parfois par des groupes sociaux, parfois par le marché, et parfois par des plateformes numériques qui découvrent que le contenu colérique et craintif se diffuse plus que le contenu calme et rationnel.

 

Les algorithmes n'ont pas d'agenda politique au sens traditionnel, mais ils récompensent l'intensité émotionnelle. Plus la peur augmente, plus l'engagement augmente. Plus l'engagement augmente, plus le contenu se diffuse. Un circuit fermé se forme alors : la peur produit du contenu, le contenu amplifie la peur, et la peur reproduite devient une réalité psychologique même si elle n'est pas toujours factuelle.

 

La peur peut obtenir une discipline rapide. Elle peut retarder les questions difficiles, pousser les gens à se rallier à l'autorité, justifier des mesures exceptionnelles, et créer un sens temporaire de cohésion. Mais elle ne peut pas construire une stabilité à long terme.

 

La stabilité basée sur la peur est intrinsèquement fragile, car elle a toujours besoin d'une nouvelle menace pour se maintenir. Lorsque le danger s'estompe, l'autorité doit en évoquer un autre. Avec le temps, la société se lasse de la peur, perd sa sensibilité à celle-ci, ou se retourne contre elle.

 

La peur ne construit pas la confiance. Elle crée l'obéissance, et l'obéissance peut créer le calme, mais elle ne crée pas de légitimité profonde. Une société qui ne bouge que par peur ne devient pas plus forte ; elle devient plus susceptible d'exploser lorsque les conditions changent.


 

Limites à l'usage de la peur ?

 

Il existe des limites morales et politiques à l'utilisation de la peur. Une autorité gouvernante qui exagère la peur parmi ses citoyens peut perdre sa capacité à les convaincre lorsque un réel danger apparaît. Si les gens sentent que la peur est utilisée contre eux plutôt que pour les protéger, le discours sécuritaire, économique ou identitaire passe d'un outil de mobilisation à une source de perte de confiance.

 

Encore plus dangereux, la peur constante affaiblit l'imagination politique. Les sociétés craintives ne rêvent pas ; elles cherchent un abri. Elles ne pensent pas à l'avenir ; elles essaient d'éviter l'effondrement. Elles ne demandent pas de réformes ; elles se contentent de ne pas chuter. De cette manière, la stabilité elle-même s'appauvrit, manquant d'énergie et de direction.

 

 

Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées par les écrivains sont les leurs et ne représentent pas nécessairement les points de vue d'Annahar