Les récits dans le monde arabe : Quand le pouvoir sacrifie la vérité
Dans l'histoire politique de la région arabe, de nombreux crimes ont été commis non pas tant pour tuer une personne spécifique que pour tuer la vérité elle-même.
Les régimes fermés et les organisations secrètes comprennent que contrôler le récit n'est pas moins important que contrôler les armes. Si les armes tuent le corps, un récit fabriqué tue la conscience, confond la justice et pousse les sociétés dans les profondeurs du chaos.
L'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri en février 2005 a été l'un de ces événements décisifs dont l'impact a dépassé les frontières du Liban. Seulement quelques heures après l'explosion qui a secoué Beyrouth, l'attention du monde s'est tournée vers un jeune Palestinien nommé Ahmed Tawfiq Abu Adas, qui est apparu dans un enregistrement vidéo revendiquant la responsabilité de l'opération au nom d'un groupe extrémiste.
À l'époque, il semblait que l'affaire avait été rapidement résolue, mais les questions ont commencé à se multiplier plutôt que de s'atténuer, et l'enregistrement lui-même est devenu partie intégrante du cas plutôt qu'une explication de celui-ci.
‘Abu Adas’ était au chômage et avait l'habitude de fréquenter un coin dans une mosquée, où un homme nommé Mohammed a commencé à le visiter jusqu'à ce qu'ils deviennent amis.
À la fin de 2004, Mohammed est venu chez Abu Adas et l'a emmené en disant qu'il lui avait trouvé un emploi. En les attendant, il y avait un groupe d'hommes, une caméra d'enregistrement et un autre homme portant un fusil militaire.
‘Abu Adas’ a reçu un papier contenant une confession déclarant que son organisation avait tué Hariri, et il lui a été dit qu'il serait libéré par la suite. Il a obéi, mais c'était la fin de son histoire après l'enregistrement. Le reste est bien connu.
Ce qui importe ici, ce n'est pas seulement ce qui est arrivé à ce jeune homme ou comment son histoire tragique s'est terminée, mais ce que cet incident révèle sur une méthode de travail politique clandestin dont le principe est « tuer et puis tuer à nouveau ». Ensuite vient la tentative de contrôler le récit.
Tout au long de l'histoire, les organisations fermées ont eu l'habitude de produire des récits alternatifs et d'utiliser des individus ordinaires ou marginalisés pour dissimuler le vrai coupable.
L'assassinat de la liberté
Dans de tels cas, un être humain se transforme en rien de plus qu'un outil à utiliser puis à jeter une fois son rôle terminé. De cette manière, un certain nombre de figures libres libanaises ont été assassinées. Le même auteur, la même revendication, puis la même duperie publique.
Il s'agit d'un problème éthique, politique et intellectuel. Lorsque les fins politiques deviennent plus grandes que la valeur de l'être humain, et lorsque les mensonges deviennent plus importants que la vérité, tout devient permis. Les mensonges deviennent un moyen légitime, la tromperie devient une nécessité organisationnelle, la distorsion fait partie du combat, et tuer ceux qui sont différents devient un acte national.
Dans un tel environnement, la question de la vérité n'est plus aussi importante que de servir le projet dont les défenseurs prétendent détenir la vérité absolue. Au fil du temps, l'organisation se retourne contre son propre peuple et commence à se dévorer elle-même, non seulement en les déplaçant, mais aussi en éliminant toute personne qui refuse de se plier pour devenir un « martyr », et toute personne qui élève la voix en protestation subit le même sort, tandis que la défaite est reformulée en victoire.
L'aspect le plus dangereux des organisations idéologiques armées est qu'elles ne se contentent pas de confronter leurs opposants ; elles imposent également à leurs partisans un système strict d'obéissance et de discipline. L'individu dans ce système n'est pas invité à penser autant qu'il est invité à exécuter.
Avec le temps, la loyauté remplace la raison, les slogans remplacent la discussion, l'appartenance remplace la responsabilité individuelle, et le contrôle du récit devient plus important que la vérité, même si l'organisation se retourne contre sa propre base.
Des environnements qui ne tolèrent pas la critique
En réfléchissant à l'expérience de la région au cours des dernières décennies, on remarque que plusieurs organisations qui ont soulevé de grands slogans sur la libération, la résistance ou la justice ont en pratique fini par produire des environnements fermés qui ne permettent ni critique ni révision.
Lorsque l'examen honnête disparaît, la correction disparaît, et les erreurs s'accumulent jusqu'à se transformer en catastrophes politiques et sociales.
Dans ce contexte, la diffusion de certains extraits et témoignages attribués à des individus de l'intérieur de ces organisations revêt une importance particulière.
Indépendamment de l'exactitude de chaque récit individuel, le tableau général qui en émerge est celui d'une organisation qui exige une obéissance totale de ses membres tout en leur refusant le même droit à la connaissance ou à la participation à la prise de décision. Ici, la relation entre l'organisation et ses membres passe de la conviction à la frustration.
Ces organisations parlent souvent au nom de la dignité humaine et de la défense des opprimés, tout en saper la dignité humaine et violer les droits humains les plus fondamentaux, notamment le droit de choisir, de protester, ou même de poser des questions.
Par conséquent, le problème au Liban n'est pas seulement les armes, mais plutôt la mentalité qui gère ces armes et traite les êtres humains comme des outils jetables.
Le Liban a payé un lourd tribut en raison de la priorité donnée aux loyautés et aux organisations plutôt qu'à l'État et à ses institutions.
L'expérience libanaise offre une leçon claire selon laquelle l'État ne peut coexister longtemps avec des centres de pouvoir qui opèrent en dehors de sa logique et de ses lois.
Lorsque les autorités de décision se multiplient, la responsabilité est perdue. Lorsque la responsabilité est perdue, la vérité devient la première victime.
Les nations ne se construisent pas sur des slogans de colère ou des récits légendaires faussement embellis. Elles se construisent sur des institutions indépendantes, des systèmes de justice équitables, et la liberté de rechercher la vérité.
Quant aux sociétés qui permettent que les êtres humains soient transformés en outils et que la vérité soit utilisée comme matériau de propagande, elles ouvrent la porte à un cycle sans fin de doute, de peur et de division. Hezbollah qualifie le déplacement de millions et la facilitation qui en résulte de l'occupation terrestre comme une victoire, et il continue d'essayer de contrôler le récit malgré toute la destruction que nous voyons autour de nous.
L'essence de la civilisation moderne n'est pas la possession du pouvoir, mais la soumission du pouvoir à la responsabilité, et non le contrôle du récit mais la confrontation avec la vérité.
Tout projet politique ou idéologique qui échoue à accepter la responsabilité et se tourne vers la falsification de la réalité est en fin de compte destiné à devenir un fardeau pour la société qu'il prétend défendre, et ses groupes ne deviennent rien de plus que des gangs armés.
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