Washington peut-elle séparer le Liban de l'Iran ? La bataille sur le front libanais

Moyen-Orient 08-06-2026 | 09:02

Washington peut-elle séparer le Liban de l'Iran ? La bataille sur le front libanais

Alors que Washington cherche à séparer le Liban de ses pourparlers avec l'Iran, Téhéran et le Hezbollah insistent sur le fait que le front libanais reste lié à des dynamiques régionales plus larges.
Washington peut-elle séparer le Liban de l'Iran ? La bataille sur le front libanais
Une partie de la réunion entre les délégations israélienne et libanaise au Département d'État américain à Washington, le 3 juin. (AFP)
Smaller Bigger

Alors que les États-Unis s'efforcent de stabiliser un cessez-le-feu sur le front libanais, un différend a émergé qui va au-delà des détails de tout accord de terrain ou arrangements de sécurité temporaires. Les États-Unis cherchent à traiter le Liban comme un dossier indépendant séparé de leurs négociations avec l'Iran, tandis que Téhéran, avec le Hezbollah, insiste pour lier les arènes et considère le front libanais comme faisant partie d'équilibres régionaux plus larges. Entre les deux positions, l'État libanais refuse de laisser le pays devenir une monnaie d'échange dans tout accord régional ou international.

 

Avec des affrontements qui continuent sur le front sud malgré l'annonce par Washington d'un accord pour un cessez-le-feu, une question clé se pose quant à la capacité des États-Unis à séparer le Liban de l'Iran et à l'exclure des calculs du conflit régional plus large.

 

 

Que veut Washington

 

L'approche américaine est devenue claire dans les déclarations du secrétaire d'État américain Marco Rubio, qui a confirmé lors d'une audition au Congrès que les États-Unis traitent les pourparlers libano-israéliens comme une piste distincte des négociations en cours avec l'Iran.

 

Rubio a déclaré que Washington tentait de séparer les deux dossiers, accusant Téhéran de chercher à mélanger différentes pistes et à les lier ensemble. Il a également accusé l'Iran de tenter de faire échouer tout effort qui pourrait mener à des ententes stables entre le Liban et Israël ou ouvrir la porte à des arrangements de sécurité à long terme.

 

Cette position s'accompagne d'un accord annoncé par les États-Unis, Israël et le Liban, qui stipule de travailler vers un cessez-le-feu complet, accompagné d'une cessation des attaques par Hezbollah et du déploiement de l'armée libanaise au sud du fleuve Litani.

 

Le site Axios a rapporté que l'accord inclut la création de zones pilotes dans le sud du Liban où l'armée libanaise aurait un contrôle exclusif, avec des garanties qu'aucun élément du Hezbollah ne soit présent, en échange du retrait des forces israéliennes de ces zones.

 

 

L'Iran et Hezbollah

 

En revanche, les positions iraniennes reflètent une approche différente basée sur l'interconnexion des arènes régionales.

 

Le commandant de la Force Quds, Esmail Qaani, a confirmé que la principale exigence au Liban est le retrait d'Israël vers les positions qu'il contrôlait avant le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l'Iran.

 

Téhéran a précédemment laissé entendre qu'il pourrait reconsidérer ses négociations avec les États-Unis si Israël étendait ses opérations militaires contre les bastions du Hezbollah dans les banlieues sud de Beyrouth, indiquant, de son point de vue, le lien entre les pistes libanaise et iranienne.

 

Quant au Secrétaire général du Hezbollah, Naim Qassem, il a rejeté les résultats des négociations, les qualifiant de « futiles et humiliants pour le Liban » et a affirmé que le groupe « n'a pas pris d'engagement envers quiconque de ne pas résister à Israël », ajoutant que « la sécurité des colonies est liée à la sécurité des villages libanais ».

 

Ces positions renforcent l'insistance de l'Iran et du Hezbollah sur le lien entre le front libanais et les développements régionaux plus larges.

 

 

La position officielle libanaise

 

En revanche, l'État libanais a été désireux de présenter une position différente.

 

Le président Joseph Aoun, dans une interview avec CNN, a confirmé son refus catégorique de toute ingérence dans les affaires libanaises, soulignant son refus de faire du Liban une monnaie d'échange dans les négociations avec les États-Unis, et affirmant que la diplomatie reste la seule voie pour résoudre la crise.

 

Pour sa part, le Premier ministre Nawaf Salam a appelé l'Iran à cesser de traiter le sud du Liban et son peuple comme une « carte pour améliorer les termes de négociation », soulignant que le Liban a « choisi la voie de la négociation pour protéger sa souveraineté et arrêter la guerre israélienne ».

 

Les positions de Aoun et Salam reflètent une tentative claire du Liban de maintenir le pays à l'écart des tensions liées aux négociations américano-iraniennes et de confiner la prise de décision libanaise aux institutions de l'État.

 

 

…et Israël ?

 

Jusqu'à présent, Israël ne semble pas prêt à traiter la compréhension américaine comme un accord final.

 

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a confirmé que l'accord de cessez-le-feu n'a pas encore été entièrement rédigé, tandis que le diffuseur public israélien Kan a rapporté qu'il a déclaré que « du point de vue d'Israël, il n'y a actuellement aucun accord ».

 

De même, le chef d'état-major Eyal Zamir a informé les membres du cabinet de sécurité que l'armée est prête à intensifier les combats si les dirigeants politiques décident de le faire, à un moment où l'établissement de sécurité israélien n'a pas reçu de nouvelles instructions concernant la mise en œuvre de l'accord proposé.

 

Ces positions reflètent un écart continu entre les efforts américains pour imposer un cessez-le-feu et les calculs israéliens liés à la trajectoire future de la confrontation avec le Hezbollah.

 

 

Effets des raids aériens israéliens dans la région de Bourj al-Chamali près de la ville de Tyr, au sud. (AFP)
Effets des raids aériens israéliens dans la région de Bourj al-Chamali près de la ville de Tyr, au sud. (AFP)

 

 

Une mission possible ou une illusion politique ?

 

Le Dr Imad Salamey, responsable du département des études internationales et politiques à l'Université américaine libanaise (AUB), a déclaré à Annahar que l'insistance de Washington sur la séparation de la piste libano-israélienne du dossier iranien reflète principalement un objectif stratégique visant à réduire l'influence régionale de Téhéran et à mettre fin à sa capacité à affecter les affaires intérieures des États arabes, étant donné que le renforcement de la souveraineté nationale est devenu un pilier du nouvel ordre régional que les États-Unis et leurs alliés cherchent à construire.

 

Il ajoute que la traduction de cet objectif en réalité concrète rencontre de grands défis, car le Liban est historiquement, politiquement et sécuritairement lié aux équilibres régionaux. Les liens sectaires et politiques, ainsi que les réseaux d'influence transfrontaliers, rendent extrêmement difficile une séparation complète entre les deux pistes.

 

Salamey note que la position américaine représente davantage un objectif stratégique et de négociation qu'une réalité existante sur le terrain.

 

De son côté, le chercheur américain Kenneth Katzman affirme, dans des remarques à Annahar, qu'Israël a cherché à escalader au Liban "avant la conclusion de l'accord entre les États-Unis et l'Iran afin de renforcer son levier contre le Hezbollah avant que le président américain Donald Trump ne demande à Netanyahu d'arrêter l'attaque sur le Liban."

 

Il ajoute que l'armée israélienne passerait à la désarmement du Hezbollah par la force, même si un accord avec l'Iran stipule un cessez-le-feu au Liban.

 

Entre le désir de Washington de séparer les dossiers et l'insistance de l'Iran à les lier, le Liban se tient devant un test politique et sécuritaire complexe. Bien que les États-Unis possèdent une influence significative et une large influence diplomatique, transformer le Liban en un dossier indépendant séparé de la confrontation américano-iranienne reste dépendant de la trajectoire plus large du conflit régional et de la capacité des acteurs concernés à traiter l'arène libanaise en dehors de la logique de confrontation régionale en cours.