« Un Homme de Son Temps » : Les zones grises de la guerre en France dévoilées
Par Hovik Habashian.
Le réalisateur français Emmanuel Marre, dans son film « Un Homme de Son Temps », retourne en 1940, au plus fort de l'occupation nazie en France, pour évoquer l'histoire de son arrière-grand-père Henry (Swann Arlaud), un bureaucrate qui a entrepris un projet pour « sauver la France » pendant l'un de ses moments historiques les plus sombres.
Le film offre une lecture différente d'une période encore présente dans la mémoire collective de la France, proposant une approche qui va au-delà des récits familiers, combinant éclat visuel et écriture précise.
Il a remporté le prix du scénario au dernier Festival de Cannes, où Annahar a conduit l'interview suivante avec Marre.
Comment est né « Un Homme de Son Temps », inspiré par l'histoire de votre arrière-grand-père ?
Pendant longtemps, cette histoire familiale n'était pas un tabou. Chez nous, il y avait toujours une copie de son livre « Un Homme de Son Temps » sur l'une des étagères. Puis, il y a environ dix ans, une de mes tantes m'a montré une boîte contenant toute sa correspondance : près de trois cents lettres. En examinant ces documents, j'ai eu l'impression de plonger dans le quotidien de la vie pendant la Seconde Guerre mondiale, à travers une perspective qui rompt avec les grands récits historiques.
Cette proximité avec l'ordinaire et le banal m'a immédiatement frappé comme un matériau cinématographique. Ces lettres sont devenues une inspiration fondamentale pour le film, bien qu'il reste une adaptation libre de celles-ci. J'ai conservé la trajectoire générale du personnage, mais certains éléments sont fictifs, car je voulais construire un mouvement purement narratif au cinéma.
Peut-on dire que le film questionne comment la France a établi sa mémoire de cette époque ?
Cette mémoire n'a pas été façonnée uniquement par les grands événements historiques mais aussi par les détails de la vie quotidienne, les histoires familiales, et la façon dont chaque individu imagine ce qui s'est passé. La France a longtemps travaillé sur cette mémoire à travers différents récits nationaux, parfois fondamentalement contradictoires. Ce qui m'intéresse particulièrement est comment ces récits continuent d'influencer la conscience et l'angle sous lequel nous observons cette époque aujourd'hui.
Essentiellement, le film ne se réduit pas à la question de la collaboration avec l'occupation. Ce n'est pas un film sur les « collaborateurs », mais sur les initiatives uniques du régime de Vichy, sans toujours être contraint par l'occupation.
De plus, la mémoire de cette période ne peut pas être réduite à une simple dichotomie entre héros d'un côté et traîtres de l'autre. Le gris est souvent utilisé pour exprimer le juste milieu, mais je considère cette métaphore comme insuffisante. L'histoire est plus complexe : il y a du noir, du rouge, du bleu et une infinité de nuances. Il y avait des résistants, bien sûr, et il y avait des collaborateurs par conviction. Mais entre ces pôles, il existe une infinité de conditions.

Le film soulève également la question de l'obéissance à un système, qui est fondamentale dans le scénario. Le titre du film, « Un Homme de Son Temps », fait d'abord référence à un livre que mon arrière-grand-père a écrit peu après la défaite. Ce livre peut être vu comme une tentative de trouver son salut personnel. Il venait du secteur privé, où il travaillait comme consultant pour des entreprises, appliquant ce qui serait plus tard connu comme des méthodes de gestion moderne. Il était convaincu que la nation échouait car elle ne possédait pas assez d'efficacité et de compétence. Cette obsession pour l'efficacité est un élément clé pour comprendre sa vision.
Depuis, son projet s'est centré sur le transfert de méthodes dérivées de la mentalité d'entreprise vers l'appareil d'État. Ce régime, de manière intéressante, valorisait les initiatives individuelles. À certains niveaux, il apparaissait très moderne, car il encourageait les gens à proposer des idées et des suggestions. C'est précisément ce qui m'a intrigué : comment un régime autoritaire réussit à extraire l'obéissance, pas seulement par la contrainte mais en donnant aux individus l'impression que leurs actions émanaient de leur propre volonté.
Comprenez-vous ce personnage ?
Pas complètement. Le film n'a jamais eu l'intention de comprendre totalement et définitivement M. Henry. Tout ce que j'espère, c'est que le spectateur quitte la projection avec le sentiment que j'ai eu lorsque j'ai découvert cette archive. Mon frère et moi avons longtemps travaillé sur des documents de cette époque. Un jour, nous avons appris qu'il existait un dossier consacré à notre arrière-grand-père dans les archives de la Commission du Chômage. En l'examinant, je n'ai pas eu l'impression de découvrir une vérité définitive sur cet homme.
Mon sentiment était plus proche de celui d'entrer dans un espace de réflexion : un matériau incomplet et fragmenté qui vous oblige à réfléchir et à vous interroger. Si le film peut offrir aux spectateurs la même expérience, celle d'ouvrir un dossier et de faire face à des éléments qui posent des questions, ce serait merveilleux.
Est-ce pourquoi vous avez adopté un style quasi-documentaire ?
Nous avons commencé par une idée très simple : présenter des personnages qui ne connaissent pas la fin de l'histoire. Nous, en tant que spectateurs du 21e siècle, savons ce qui arrivera par la suite. Mais eux, non. Ils progressent dans l'incertitude, tout comme nous avançons dans nos vies sans savoir où les événements nous mèneront. Ainsi, il était nécessaire de trouver une méthode de tournage qui préservait cette ignorance du destin.
Le film dépasse le destin d'un individu pour raconter une problématique collective plus large. Était-ce central dans le projet ?
Oui. Mais le film s'engage aussi avec un certain degré d'ambiguïté. Henry cherche-t-il son salut personnel ? Le cherche-t-il à travers le pétainisme ? (référence au maréchal Pétain). Et est-il réellement convaincu de travailler pour préserver la France ? Toutes ces questions restent ouvertes.