De l'état révolutionnaire à l'état sécuritaire : comment la guerre façonne l'avenir de l'Iran
La guerre avec Israël et les États-Unis n'a pas tracé un chemin simple vers l'effondrement du régime en Iran. Au contraire, elle a produit une contradiction beaucoup plus complexe : un État affaibli, une légitimité érodée et un appareil de sécurité de plus en plus durci.
Les frappes militaires ont infligé des dommages significatifs sur le récit de dissuasion de l'Iran, son infrastructure nucléaire, la crédibilité de son leadership et sa résilience économique. Pourtant, elles ont offert à l'établissement sécuritaire-militaire une opportunité renouvelée de justifier la répression, d'intensifier le défi nucléaire, d'élargir le contrôle économique et d'invoquer la mobilisation nationale.
La question centrale aujourd'hui n'est pas de savoir si le régime iranien a été affaibli—il l'a été, et peut-être de façon irréversible. La question la plus importante est quel type de transformation cette faiblesse produira.
La guerre a mis en évidence la fragilité du modèle stratégique iranien. Cette fois, la légitimité de Mojtaba Khamenei n'a pas été établie par des cérémonies cléricales ouvertes suggérant un « mandat divin ». Au lieu de cela, sa nomination a été effectivement sécurisée par le pouvoir terrestre des Gardiens de la Révolution. Dans ce contexte, la succession n'est plus simplement une transition interne ; elle est devenue un signe de changement profond au centre même du pouvoir.
Néanmoins, la trajectoire de l'Iran oscille entre deux extrêmes. Sous la surface, des divisions politiques structurelles peuvent porter leurs fruits à moyen terme. En surface, cependant, le régime réagit comme le font de nombreux systèmes autoritaires lorsqu'ils sont confrontés à l'humiliation : resserrant la répression, restreignant la compétition élitiste, réorientant les ressources vers les institutions de sécurité et reformulant la défaite comme preuve d'un siège existentiel.
En ce sens, le projet nucléaire militaire n'est plus un luxe stratégique mais la nouvelle ligne de survie du régime.
Cette dynamique produit trois résultats. Premièrement, le Guide suprême devient otage de la légitimité de dominance imposée par les Gardiens de la Révolution, les agences de renseignement, le pouvoir judiciaire et le Basij. Deuxièmement, la position des élites politiques civiques devient de plus en plus précaire. Malgré la rigidité idéologique, l'établissement politique civil fait face à une immense pression pour atténuer les risques et stabiliser une économie en détérioration, même si les tensions s'intensifient entre les conservateurs cléricaux, les dirigeants des Gardiens de la Révolution, les réseaux idéologiques militants et les intérêts économiques corrompus ancrés au sein des institutions semi-gouvernementales. Troisièmement, bien que la façade du régime reste intacte, l'équilibre interne du pouvoir se déplace radicalement.
Les symbolismes constitutionnels, le Guide suprême, l'Assemblée des experts et les slogans révolutionnaires continuent d'exister en surface. Pourtant, ces structures deviennent progressivement des coquilles vides à mesure que l'autorité opérationnelle se transfère—peut-être de manière irréversible—aux institutions militaires et de renseignement. Ainsi, l'État s'affaiblit tandis que l'appareil de sécurité se renforce et consolide son emprise.
La crise de légitimité de l'Iran n'a pas commencé avec la guerre, mais celle-ci l'a accélérée. L'enquête Gamaan de 2024 a révélé qu'environ 20 % seulement des Iraniens soutiennent la continuation de la République islamique, tandis qu'une large majorité favorise un système politique différent.
De plus, la crise actuelle de légitimité opère sur trois niveaux. Le premier est la légitimité de performance : le régime a promis la sécurité, mais n'a pas réussi à prévenir des frappes qui ont profondément endommagé son projet national stratégique, tout en laissant l'économie se contracter, l'inflation persister et la pression sur les ressources s'intensifier. Le deuxième est la légitimité idéologique. L'identité du régime a longtemps été liée à une résistance triomphante contre Israël et les États-Unis, ce qui fait de la crise actuelle non seulement une question de capacité militaire mais aussi d'identité politique. La rhétorique révolutionnaire risque de plus en plus de devenir un vaisseau vide. Le troisième est la légitimité nationale. Alors que l'attaque américaine a affaibli la légitimité du régime, elle a simultanément renforcé les tendances militaristes au sein de la société.
Un Paradoxe Délicat... et des Scénarios
Les sondages d'après-guerre menés par l'Université du Maryland et le CISSM ont montré que sept répondants sur dix estiment que l'Iran devrait augmenter ses capacités militaires, tandis qu'environ un quart ont conclu que l'Iran doit faire des concessions significatives car il ne peut pas se défendre adéquatement. Ces résultats révèlent un paradoxe délicat : le régime peut emprunter le sentiment national, mais il ne peut pas facilement le convertir en légitimité idéologique renouvelée.
Avec une confiance modérée—étant donné l'opacité de la politique des élites iraniennes et la volatilité de l'environnement en temps de guerre—l'interaction de ces dynamiques place l'Iran à l'intersection de quatre scénarios se chevauchant sur les deux prochaines années.
Le premier est un scénario de repli et d'extrémisme, avec une probabilité estimée à environ 40 %. Dans ce chemin, le régime conclut que la répression, la latence nucléaire, le réarmement et la revitalisation des réseaux de proxys sont les seuls moyens de prévenir de futures humiliations.
Le deuxième est un scénario d'accommodation sécuritaire pragmatique, ressemblant au modèle arabe post-1967, avec une probabilité estimée à environ 30 %. Ici, les élites militaires-sécuritaires préservent la façade de la République islamique tout en désescaladant sélectivement pour stabiliser l'économie et éviter un effondrement systémique.
Le troisième est un scénario de soulèvement de masse, avec une probabilité d'environ 20 %. Dans ce chemin, la légitimité qui s'écroule, l'inflation, la fragmentation élitiste et les mouvements de protestation coordonnés brisent la cohésion imposée par le régime.
Le quatrième est un scénario de désintégration partielle, avec une probabilité d'environ 10 %. L'autorité centrale s'affaiblit dans les régions frontalières, créant un espace pour des rébellions, des pressions sécessionnistes ou des formes d'autonomie de sécurité régionale.
Dans tous les cas, l'Iran reste piégé dans le piège nucléaire. Cela crée une contradiction dangereuse pour la région et pour l'Iran lui-même. Si le régime cherche à préserver l'option nucléaire comme sa stratégie de survie ultime, les conséquences pour la nation iranienne pourraient être sévères : actions militaires supplémentaires, sanctions plus profondes, isolement accru, et détournement des ressources rares loin des institutions de l'État, de la société et de la reprise économique vers l'objectif unique de la survie du régime. Ce piège peut protéger le régime de la manière dont la dissuasion nucléaire protège la Corée du Nord, mais il expose la nation iranienne, l'État lui-même et la région plus large à des risques profonds. Le régime peut continuer à survivre en poussant le poids vers le bas—gérer les subventions, restreindre les importations, rationner les ressources, contrôler la monnaie, supprimer les troubles du travail et distribuer sélectivement le bien-être. L'État conserve une capacité opérationnelle, tandis que la société s'appauvrit et s'épuise, et que l'État civil devient de plus en plus fragmenté.
Quelle est la Conclusion?
Peut-être que la conclusion la plus précise est que l'avenir de l'Iran après cette guerre n'ouvre pas un chemin direct vers l'effondrement, mais plutôt vers une transformation inévitable de la structure du régime. Pour les Iraniens ordinaires, le scénario le plus dangereux n'est pas la chute du régime, mais sa survie à travers leur sacrifice sur l'autel de la résilience et de la résistance.
Dans ce contexte, Trump risque de confondre la pression comme outil avec les objectifs stratégiques comme fin. La priorité devrait être de modifier le comportement du régime, d'assurer la sécurité maritime et de protéger les infrastructures du Golfe—non de poursuivre des exigences maximalistes visant à renverser le régime.
Pour les États du Golfe arabique, l'Iran reste une réalité, avec ses faiblesses et ses forces. Leur intérêt réside dans le changement du comportement du régime, non dans le démantèlement de l'État iranien. Cela nécessite plusieurs pistes parallèles.
Premièrement, tout arrangement américano-iranien devrait inclure des garanties exécutoires concernant le détroit d'Hormuz pour empêcher l'Iran d'évoluer en un État désespéré, fragmenté et doté de l'arme nucléaire menaçant le Golfe et ses économies.
Deuxièmement, les États du Golfe devraient intensifier les efforts contre les réseaux commerciaux et financiers liés aux Gardiens de la Révolution. C'est une question de sécurité nationale, et non un chemin vers une escalade idéologique.
Troisièmement, les canaux de désescalade avec Téhéran devraient rester ouverts.
Quatrième, tout en poursuivant une désescalade pragmatique, les États du Golfe devraient continuer à soutenir la stabilité de l'État iranien à travers des relations claires, conditionnelles et bien définies.
La question qui reste est de savoir si les forces rationnelles et civiles à Téhéran peuvent saisir ce moment.