La nouvelle approche américaine au Levant : Étendre le dossier syrien de Damas à Bagdad

Moyen-Orient 03-06-2026 | 08:56

La nouvelle approche américaine au Levant : Étendre le dossier syrien de Damas à Bagdad

Washington remodèle son engagement en Syrie dans un cadre régional plus large reliant l'Irak, la Turquie, et les dossiers de sécurité, d'énergie, et d'influence, tandis que Damas cherche à transformer cette ouverture en bénéfices économiques par la levée des sanctions et la reconstruction.
La nouvelle approche américaine au Levant : Étendre le dossier syrien de Damas à Bagdad
Le président syrien Ahmed Sharaa serre la main de l'envoyé américain Tom Barrack avant leur rencontre au Palais du Peuple à Damas, le 16 mai. (AFP)
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Le président américain Donald Trump a ramené Tom Barrack sur le devant de la scène du dossier syrien avec des pouvoirs élargis, dans une démarche qui place la Syrie dans une nouvelle approche régionale s'étendant de l'Irak et de la Turquie aux dossiers des Forces démocratiques syriennes (FDS), de l'État islamique, de la sécurité des frontières, de l'énergie et de l'influence iranienne.

 

L'extension de la mission de Barrack est survenue juste un jour après que le secrétaire d'État Marco Rubio a annoncé la fin de son précédent rôle en tant qu'envoyé spécial en Syrie, avant de confirmer qu'il continuerait à jouer un rôle de premier plan à la fois dans les dossiers syrien et irakien.

 

La transition rapide de la fin de la mission précédente de Barrack à sa nomination en tant qu'envoyé spécial présidentiel en Syrie et en Irak, tout en conservant son poste d'ambassadeur en Turquie, révèle l'ampleur du pari que l'administration Trump place sur lui pour gérer une nouvelle phase des dossiers liés au Levant.

 

 

L'offensive de Sharaa sur les sanctions

 

Le premier signal syrien de l'importance de ce changement est venu par un appel téléphonique entre le président Ahmed al-Sharaa et Trump, plaçant la levée des sanctions restantes et le soutien à la reprise économique en tête de la discussion.

 

Ce timing ne semble pas être un simple détail de protocole. Damas a interprété la nomination de Barrack comme un signal direct de la Maison Blanche d'un engagement américain continu dans le dossier syrien, à travers une personnalité qui bénéficie de la confiance de Trump et dispose d'une marge de manœuvre s'étendant au-delà de la Syrie.

 

Dans la déclaration syrienne, les relations bilatérales et les développements politiques et sécuritaires dans la région ont été présents dans l'appel, mais la dimension économique a été la plus marquante. Sharaa s'est concentré sur la levée des sanctions comme porte d'entrée à la relance de l'économie et à l'attraction des investissements, tentant de définir les priorités de la prochaine phase d'un point de vue économique.

 

En revanche, Washington redessinait la position de la Syrie dans une carte sécuritaire et politique plus large s'étendant de l'Irak à la Turquie.

 

Depuis son entrée dans le dossier syrien, Barrack ne s'est pas présenté comme un envoyé gérant une crise temporaire. Après avoir rencontré le ministre des Affaires étrangères syrien, Asaad al-Shaibani à Ankara, il a décrit la Syrie comme une opportunité à saisir. Après sa rencontre avec Sharaa à Damas le 16 mai, il l'a décrite comme un laboratoire pour une nouvelle alliance régionale. C'est un langage tiré d'un vocabulaire d'ingénierie politique et économique auquel la Syrie est destinée à faire partie.

 

 

De Damas à Bagdad

 

L'inclusion de l'Irak dans le mandat de Barrack fournit une autre indication de la nature de cette vision. Les dossiers du nord-est de la Syrie ne sont plus séparés de l'Irak, que ce soit par rapport à l'État islamique, aux camps et centres de détention, à la sécurité des frontières ou à l'avenir des Forces démocratiques syriennes (FDS). L'influence iranienne n'est pas non plus mesurée uniquement dans le cadre syrien, mais à travers le continuum géographique qui lie l'Irak, la Syrie et le Liban.

 

Dans cette perspective, l'appel de Sharaa avec Trump devient plus qu'une simple demande économique. Damas comprend que l'administration américaine cherche à l'intégrer dans un cadre de sécurité régional plus large, tandis qu'elle essaie d'affirmer une priorité différente basée sur la levée des sanctions, le lancement des investissements et la liaison de la stabilité à la croissance économique.

 

Cependant, l'économie ne sera pas séparée de la sécurité dans les calculs américains. L'ouverture à l'investissement restera liée à la prévention du retour de l'État islamique, à l'intégration des FDS dans les institutions de l'État syrien et à la réduction de l'influence iranienne.

 

L'Iran entre également dans le tableau sous un autre angle. Washington, suite à la récente confrontation militaire avec Téhéran et aux négociations qui ont suivi, cherche à limiter la capacité de l'Iran à rétablir son réseau d'influence de l'Irak à la Syrie et au Liban. En revanche, la Turquie ne semble pas enthousiaste à l'idée que la réduction de l'influence iranienne devienne une opportunité pour une expansion israélienne incontrôlée dans la région.

 

 

La nouvelle ingénierie du Levant

 

Damas se trouve face à une équation complexe. Elle veut bénéficier de l'ouverture américaine et de la levée des sanctions, mais devra également faire face à des questions et des pressions liées à des dossiers sécuritaires sur lesquels elle n'a pas toutes les clés. La Turquie, étant donné la position de Barrack à Ankara, restera également centrale dans l'équation, que ce soit en relation avec la sécurité des frontières, le dossier des FDS ou les équilibres régionaux plus larges.

 

L'ascension de Barrack ne peut être dissociée des changements internes au sein de l'administration Trump elle-même. La manière dont son rôle précédent a été terminé puis réintégré dans un format présidentiel révèle un chevauchement clair entre la Maison Blanche et le Département d'État, et entre la diplomatie traditionnelle et les canaux personnels du président. La promotion de Michael Needham, ancien aide de Rubio, au poste de conseiller adjoint à la sécurité nationale donne également au secrétaire d'État et à son équipe une influence supplémentaire dans le processus de décision.

 

Ainsi, Barrack n'apparaît pas comme une personnalité indépendante des institutions, ni comme un fonctionnaire bureaucratique traditionnel au sein de celles-ci, mais plutôt comme un pont entre la présidence, le Département d'État, Ankara, Damas et Bagdad, et comme l'un des architectes de la nouvelle approche de Trump au Levant.

 

En revanche, Damas a une vision différente des priorités. Elle ne veut pas entrer à la Maison Blanche uniquement par les dossiers des FDS et de l'État islamique, mais par la porte de l'économie, de la reconstruction et de l'investissement. Dans ce contexte, la direction syrienne considère la levée des sanctions comme un point de départ plutôt qu'une récompense finale, en se basant sur l'idée que la stabilité exigée par Washington ne peut être maintenue sans reprise économique réelle.

 

En conclusion, la nomination de Barrack ne semble pas être un simple remaniement diplomatique, tout comme l'appel de Sharaa avec Trump va au-delà de la courtoisie politique. Washington travaille à élargir la carte géopolitique du dossier syrien, tandis que Damas essaie de traduire cette ouverture en gains économiques directs. Entre ces deux approches, les caractéristiques de la prochaine phase seront définies, et la Syrie deviendra-t-elle une porte d'entrée à un nouvel ordre régional ou une nouvelle arène pour des projets de pouvoir régionaux et internationaux superposés.