La crise du Liban et la question de l'État arabe : quand les slogans remplacent la souveraineté

Opinion 02-06-2026 | 12:25

La crise du Liban et la question de l'État arabe : quand les slogans remplacent la souveraineté

Le moment libanais révèle une lutte régionale plus profonde sur l'équilibre entre idéologie, institutions et autorité de l'État.
La crise du Liban et la question de l'État arabe : quand les slogans remplacent la souveraineté
La leçon du Liban… et la grande destruction. (AFP)
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Ce que traverse le Liban n'est pas seulement un développement militaire, sécuritaire ou politique concernant un État arabe confronté à des défis accumulés, mais aussi un moment révélateur de l'un des plus grands échecs intellectuels qui a marqué un aspect significatif de la conscience politique arabe ces dernières décennies.

 

 

 

Ce qui se passe aujourd'hui au Liban dépasse les limites de l'agression israélienne, du conflit militaire ou des équilibres régionaux. Cela soulève une question que de nombreux secteurs des élites arabes ont longtemps évitée : que se passe-t-il lorsque l'idéologie prévaut sur l'État, lorsque l'organisation devient plus forte que les institutions, et lorsque les slogans l'emportent sur la souveraineté ?

 

 

 

L'importance exceptionnelle du cas libanais ne réside pas seulement dans une crise étatique, mais aussi dans son rôle de test pratique d'une théorie politique globale qui a dominé la sphère publique arabe pendant des décennies. Cette théorie était fondée sur l'hypothèse que les grandes causes peuvent compenser la faiblesse de l'État, que la légitimité de la résistance peut surpasser celle des institutions, et que la multiplicité des centres de pouvoir ne constitue pas nécessairement une menace existentielle pour l'État national.

 

 

On peut dire que l'Égypte a été parmi les premiers pays à reconnaître très tôt les dangers de cette perception. Sa confrontation avec des organisations transnationales ou des groupes concurrençant les institutions étatiques, notamment l'organisation terroriste des « Frères Musulmans », n'était pas seulement une bataille sécuritaire, mais fondamentalement une défense du concept même de l'État. Car l'État national, malgré ses crises ou ses insuffisances, reste le seul cadre capable de préserver l'unité sociétale, de soutenir les institutions et de sauvegarder les intérêts nationaux. À l'opposé, comme l'expérience l'a montré, les alternatives idéologiques et organisationnelles peuvent mobiliser et rallier, mais sont incapables de construire l'État ou de garantir sa stabilité.

 

 

Cependant, un large secteur des élites arabes a choisi une voie différente, où la scène politique a été réduite pendant des décennies à presque un seul critère : la position envers Israël. Ce critère est devenu progressivement un outil qui accorde une légitimité politique et morale presque automatiquement, quelles que soient la nature de l'acteur ou son impact sur l'État et la société.

 

 

Dans cette approche, des questions fondamentales sont passées au second plan : qui monopolise les armes ? Qui détient la décision souveraine ? Qui porte la responsabilité de la guerre et de la paix ? Et qui protège les institutions de l'État lorsqu'elles sont ébranlées ? En effet, le simple fait de soulever ces questions a parfois été confronté à des accusations toutes faites, comme si défendre l'État était devenu une position nécessitant une justification, tandis que le remettre en question devenait une forme de vertu politique.

 

 

Voici la vérité que certaines élites ont longtemps cherché à ignorer : l'État n'est pas un simple détail administratif que l'on peut contourner, ni une simple structure bureaucratique que l'on peut remplacer à volonté. C'est le réceptacle qui protège l'ensemble de la société. Lorsque l'État s'affaiblit, tout le monde devient plus fragile, peu importe la puissance des organisations ou l'élévation des slogans.

 

 

Le paradoxe le plus révélateur est que de nombreuses voix qui ont offert un soutien politique et moral inconditionnel à divers groupes et organisations au cours des deux dernières décennies n'ont pas encore effectué une véritable réévaluation de leurs positions passées. Nous n'avons pas assisté à une autocritique proportionnelle aux grands changements que la région a connus, ni lu une évaluation sérieuse des erreurs qui ont contribué à produire cette réalité. Au lieu de cela, certaines de ces élites sont simplement passées d'un pari raté à un autre, d'un récit effondré à un nouveau, sans s'arrêter pour envisager des questions de responsabilité intellectuelle ou politique.

 

Plus dangereusement, certaines de ces voix tentent encore de reproduire de vieilles divisions arabes à un moment où la région exige le plus haut degré de cohésion stratégique. Au lieu de se concentrer sur le renforcement des États arabes contre les répercussions des conflits régionaux, certains restent préoccupés par la relance des mêmes polarisations qui ont épuisé la région pendant une décennie entière. Ici, le problème dépasse l'erreur politique pour devenir une crise de méthodologie de pensée.

 

La leçon que le Liban offre aujourd'hui ne concerne pas uniquement le Liban, mais l'avenir même de l'État national arabe. L'expérience a montré que les slogans ne bâtissent pas les institutions, que la justice d'une cause ne compense pas la faiblesse de l'État, et que les grands conflits ne sont pas gérés par l'émotion et la rhétorique, mais par les capacités des États, de leurs institutions et de leurs calculs stratégiques.

 

 

Les dernières années ont prouvé que la force de l'État n'est pas opposée aux grandes causes, comme certains l'ont prétendu ; elle est au contraire une condition pour les défendre. La souveraineté n'est pas un luxe politique, mais le fondement de la survie nationale. L'État national, avec tous les défis qui l'entourent, reste la dernière forteresse de la société lorsque les illusions s'effondrent, les slogans tombent et les vérités se révèlent. Peut-être est-ce là la leçon la plus importante imposée par la région aujourd'hui : la question n'est pas de savoir qui soulève le slogan le plus haut, mais qui possède l'État capable de protéger la société lorsque les tempêtes frappent.

 

Disclaimer: Les opinions exprimées par les auteurs sont les leurs et ne représentent pas nécessairement les vues d'Annahar.