Sécurité ou statut d'État ? Le choc des doctrines façonnant les pourparlers Israël-Liban

Opinion 30-05-2026 | 09:10

Sécurité ou statut d'État ? Le choc des doctrines façonnant les pourparlers Israël-Liban

Sécurité ou statut d'État ? Le choc des doctrines façonnant les pourparlers Israël-Liban
Une image du moment où Israël a ciblé un bâtiment dans la ville de Tyr, au sud du Liban, le 28 mai 2026. (AFP)
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Les négociations directes en cours entre le Liban et Israël, sous parrainage américain, ne semblent pas être une simple tentative de rétablir un cessez-le-feu. Derrière les détails militaires et sécuritaires se cache une confrontation d'une autre nature : une confrontation entre deux doctrines.

La première est ce que l'on appelle en Israël la "Doctrine Dahiya", tandis que la seconde est la doctrine que le Liban officiel, à travers l'armée libanaise et les institutions étatiques, tente d'imposer comme alternative.

La Doctrine Dahiya a émergé après la guerre de juillet 2006, prenant son nom des banlieues sud de Beyrouth, qui ont subi une destruction massive à l'époque. Cependant, cette doctrine n'était pas liée à une zone géographique spécifique, mais exprimait une philosophie de sécurité basée sur une idée simple : empêcher toute menace future en infligeant de lourds coûts à l'environnement d'où provient cette menace.

Au cours des dernières années, cette doctrine est devenue un élément de la pensée sécuritaire israélienne envers le Liban. À mesure que les capacités militaires du Hezbollah se sont accrues, la conviction a grandi dans de nombreux cercles israéliens que la dissuasion ne se réalise pas seulement en ciblant les combattants et les installations militaires, mais aussi en empêchant la reconstruction de l'environnement qui permet la réémergence de la menace.

 

C’est pourquoi le niveau d’incitation observé en Israël ces derniers mois est compréhensible. Des voix politiques, médiatiques et sécuritaires ont appelé à l'expansion des opérations à l'intérieur du Liban et à la prévention de la reconstruction des capacités militaires du parti. Certains extrémistes ont même appelé à la destruction massive des infrastructures libanaises, affirmant que la sécurité du nord d'Israël ne peut être assurée que par un changement radical de la réalité de l'autre côté de la frontière.

Cependant, la guerre récente a également montré les limites de cette approche; les États-Unis n'ont pas caché leur désir d'empêcher la répétition de la destruction massive observée dans les banlieues sud et son expansion vers la capitale libanaise.

Néanmoins, même ce changement n'a pas empêché Israël, sous prétexte d'imposer une formule visant à éliminer les menaces contre ses soldats et ses colonies, de confiner la portée géographique de la "Doctrine Dahiya" sans l'abandonner complètement, comme le montre le ciblage violent de la ville de Tyr et le déplacement massif touchant les districts de Jezzine et de Saïda.

C'est précisément là que commence le rôle que le Liban officiel cherche à se définir. L'État libanais ne cherche pas seulement à arrêter les raids ou à assurer le retrait d'Israël des zones dans lesquelles il a élargi son occupation. Ce qu'il cherche réellement, c'est à éliminer la justification sur laquelle repose la Doctrine Dahiya, sous toutes ses formes anciennes et mises à jour.

L'essence de la proposition libanaise repose sur une équation claire : si le but est de prévenir toute menace émanant du sol libanais, l'entité qui doit se charger de cette tâche est l'État libanais lui-même, représenté par l'armée libanaise et les agences légitimes, et non les avions de guerre israéliens.

 

C’est là que les négociations en cours, surtout sur le volet militaire, prennent une importance exceptionnelle. Elles ne traitent pas seulement des arrangements de cessez-le-feu mais aussi du transfert de la responsabilité sécuritaire de la logique d'intervention israélienne directe à celle de l'État libanais, capable d'imposer son autorité sur son territoire.

 

L’Armée Libanaise et l’Opportunité Manquée


Des sources familières avec la vision du Commandant de l'Armée Libanaise, le Général Rodolphe Haykal, révèlent que l'institution militaire considère qu'une opportunité précieuse a été perdue le matin du 2 mars, lorsque des roquettes ont été tirées depuis le territoire libanais vers Israël.

Selon cette perspective, cet incident aurait pu se transformer en un modèle pratique complètement différent. L'armée était prête à intervenir et à poursuivre les responsables du tir des roquettes, tandis que le gouvernement et le Ministère de la Justice étaient censés soutenir cette démarche par des mesures légales et judiciaires strictes pour affirmer que l'État libanais n’autoriserait aucun entité à entraîner le pays dans une confrontation militaire échappant à son autorité.

Les enquêtes auprès des sources du Ministère de la Justice concernant cette phase indiquent que le ministre Adel Nassar se préparait effectivement à agir dans ce sens, sur la base d'une approche légale et judiciaire ferme visant à renvoyer les coupables devant le Conseil Judiciaire, confirmant ainsi la responsabilité de l'État dans la poursuite de quiconque met en danger la sécurité nationale du Liban.

Cependant, l'expansion rapide des opérations militaires par Israël après le tir de roquettes a changé la situation. La priorité a été donnée aux répercussions rapides sur le terrain, et les conditions politiques et sécuritaires qui auraient pu permettre un tel cours sont devenues plus compliquées, entraînant un recul de l'élan initial et générant de l’hésitation parmi les décideurs. Cela a limité la capacité de mettre en œuvre la décision du Cabinet exigeant de l'armée et des forces de sécurité qu'elles arrêtent toute personne portant des armes, quel que soit leur affiliation, et de les renvoyer devant la justice compétente.

Du point de vue de l'armée libanaise, le problème n'était pas seulement de tirer les roquettes, mais aussi que l'État n'a pas eu l'opportunité complète de prouver sa capacité à gérer lui-même la situation.

 

Si cette voie avait abouti, la situation aujourd'hui serait différente. L'État serait perçu, autant par le public libanais que par la communauté internationale, comme étant l'entité qui initie, poursuit et tient responsable, plutôt que d'être une entité qui réagit. Il aurait été possible d'établir un nouveau modèle dans lequel toute violation de sécurité provenant du sol libanais est traitée par l'État lui-même—légalement, sur le plan de la sécurité et militairement. C'est précisément le cadre que le Liban cherche à instaurer aujourd'hui.

L'armée libanaise ne se présente pas simplement comme une force déployée sur le terrain, mais comme une alternative pratique à la Doctrine Dahiya. Elle fait valoir implicitement que donner à l'État libanais pleine capacité d'exercer ses pouvoirs sécuritaires et judiciaires est le seul chemin vers un cessez-le-feu durable.

La stabilité ne s'obtient pas par la destruction mutuelle, des raids préventifs, ou en laissant le Liban être une arène ouverte aux interventions militaires. La stabilité s'atteint lorsque l'État devient la seule autorité sur les armes, la sécurité et la loi.

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Pour cette raison, la véritable bataille en coulisses ne porte pas uniquement sur les frontières, ni seulement sur un cessez-le-feu, mais sur l'identité de l'entité qui protège les frontières.

Israël cherche encore des garanties pour la sécurité de son nord. Le Liban tente de le persuader, et la communauté internationale avant elle, que cette garantie peut être fournie par l'État libanais lui-même.

Si cette voie réussit, le résultat ne sera pas seulement un arrêt de la guerre, mais une transition de la Doctrine Dahiya à une doctrine de l'État.