Opinion: Youssef Bader
Le modèle afghan reste un exemple méritant de s’y attarder pour en tirer des leçons, comme s'il incarnait l'histoire de « l'ours qui a tué son maître » : son objectif était de chasser la mouche du visage de son maître, mais il l'a tué par manque de jugement. De nombreux groupes parvenant au pouvoir agissent de la même manière, brandissant des slogans de service à la nation et de progrès, pour finalement révéler au fil du temps que leur véritable projet n'a jamais été de construire la nation, mais de la remodeler selon leur propre vision du monde. Le résultat réel est souvent un état de stagnation et de régression, entretenu par l'exagération des succès prétendus et l'approfondissement de l'hostilité envers l'époque précédente. Dans ce contexte, les tentatives de forger une nouvelle identité nationale deviennent un processus de contrainte de la nation et de son peuple, les classant comme loyaux ou opposés selon leur allégeance au groupe au pouvoir plutôt qu'à la nation elle-même.
« Talibans » en tant que groupe divin
La situation devient encore plus dangereuse lorsque le groupe au pouvoir se présente comme le « sauveur » doté d'un mandat divin, transformant ses idées fondamentalistes en vérités sacrées au-delà de toute question et justifiant ses pratiques autoritaires sous prétexte de protéger la religion ou de défendre un projet divin. Cela se manifeste clairement dans l'expérience du mouvement « Taliban », généralement considéré comme un groupe religieux armé dont la vision du monde, selon la sociologie, est façonnée par sa position aux frontières tribales pachtounes et par l'école religieuse Deobandi. Cela l'a conduit à se percevoir comme possédant une légitimité divine issue d'un « soutien divin » pour imposer la charia. De ce point de vue, le mouvement accorde peu de valeur aux concepts de démocratie ou à la volonté des électeurs, croyant que sa légitimité n'est pas mesurée par les votes des citoyens, mais par son adhésion à ce qu'il considère comme des commandements divins issus du Coran et de la Sunna. Cela explique son attachement à une forme exclusive d'autorité qui se voit comme le gardien de la société, chargé d'établir un État islamique où la souveraineté appartient uniquement à Dieu, le mouvement agissant comme l'exécuteur de cette souveraineté sur terre.
Sous autorité divine
Entre 18 000 et 23 000 combattants affiliés à plus de 20 groupes extrémistes opèrent en Afghanistan, soulevant des questions sur ce qui rend ce pays si attrayant pour ces organisations. Alors que certains rapports suggèrent que des combattants des groupes ouïghours, tadjiks et ouzbeks revenant de Syrie ont trouvé un refuge sûr en Afghanistan en échappant aux répressions dans leurs pays d'origine, la question ne se limite pas seulement à la géographie ou à la faiblesse de l'État, mais aussi à la nature de l'autorité actuellement en place. La structure gouvernante cherche à présenter l'Émirat islamique comme un modèle « divin » disponible pour l'exportation, offrant à ces groupes un sentiment de protection et de légitimité sous son égide. Cela est particulièrement visible dans sa relation avec le « Taliban Pakistan », que le mouvement afghan semble employer comme un outil pour poursuivre des objectifs à dimensions nationale et ethnique déguisés par un discours religieux, tel qu'invoquer le concept de « djihad » pour servir les intérêts nationalistes pachtounes et étendre son influence dans la région.
Le discours du groupe soutenu divinement
Durant la phase actuelle, la machine médiatique des « Talibans » notamment à travers les réseaux sociaux dans plusieurs langues se concentre sur la promotion d'un discours présentant le mouvement comme un État ayant restauré avec succès l'identité islamique, se libérant de la domination occidentale, et ayant vaincu les États-Unis. Cependant, ce discours nécessite une analyse rigoureuse et critique pour le déconstruire et en exposer l'exploitation idéologique de l'expérience afghane. Son danger réside dans le fait que son influence ne reste pas confinée à l'Afghanistan, mais s'étend au monde arabe, où il résonne avec des segments de jeunes qui considèrent l'expérience des « Talibans » comme un modèle idéal à émuler, plutôt que comme une expérience complexe qui doit être examinée et dont il faut tirer des leçons. Il y a donc un besoin urgent de construire un niveau de conscience basé sur des connaissances capables de distinguer entre slogans et réalité vécue, car l'attrait pour des modèles idéologiques chargés — sans en déconstruire les fondements politiques et sociaux peut ouvrir la voie à la reproduction des mêmes crises au sein de nos propres sociétés.
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