La monnaie fragile du Liban : Le front caché d'une nouvelle phase de pression politique

Opinion 17-05-2026 | 09:13

La monnaie fragile du Liban : Le front caché d'une nouvelle phase de pression politique

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La monnaie fragile du Liban : Le front caché d'une nouvelle phase de pression politique
La livre libanaise. (Archive)
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Alors que le Liban se rapproche d'une réinitialisation politique fragile sous la direction du Président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, une forme plus discrète de confrontation pourrait déjà avoir commencé : une campagne renouvelée contre la livre libanaise.

 

Le danger auquel le Liban fait face aujourd'hui ne se limite pas à une escalation militaire ou à une paralysie politique mais réside également dans la transformation de l'effondrement économique en arme délibérée.

 

Pour le Hezbollah, toute mobilisation directe contre le gouvernement comporte des risques qu'il n'a pas rencontrés les années précédentes. Toute tentative de pousser ses partisans dans les rues pour affronter l'État ouvertement pourrait se retourner dramatiquement contre lui. Après des années d'effondrement économique et de guerres successives, un nombre croissant de Libanais, y compris au sein de la communauté chiite, commencent à tenir le groupe armé responsable de l'isolement et de l'effondrement du pays. Tout mouvement populaire ouvert du parti pourrait aboutir à unir ses opposants libanais, à éloigner les partenaires internationaux et à renforcer l'image du Hezbollah comme force faisant obstacle à la reprise de l'État.

 

Livre libanaise. (Archive)
Livre libanaise. (Archive)

 


Du point de vue du parti, fabriquer le chaos financier pourrait être bien plus efficace.

 

Le Liban a déjà connu ce scénario auparavant. Entre 2021 et 2023, la livre est entrée dans une spirale de chute qui a détruit le pouvoir d'achat, paralysé les entreprises et plongé les employés du secteur public dans le désespoir. L'hyperinflation a anéanti la valeur des salaires, accéléré la dollarisation et poussé les citoyens ordinaires dans les rues de colère. L'effondrement à l'époque semblait spontané mais en réalité, le marché des devises libanaises a longtemps été fragile et susceptible de manipulation politique.

 

Aujourd'hui, cette fragilité reste sévère.

 

L'État libanais manque toujours de soutien financier externe efficace et la Banque du Liban, la banque centrale du Liban, dispose de peu d'outils restants pour défendre la monnaie, notamment en absorbant les dollars provenant des envois de fonds et des marchés de liquidités. Les entreprises et les citoyens qui ont besoin de livres pour payer les impôts ou les dépenses locales vendent des dollars via des bureaux de change, qui à leur tour recyclent une partie de cette liquidité en dollars indirectement dans les réserves de la banque centrale.

 

Cependant, une grande partie du secteur des changes au Liban a longtemps fonctionné au sein de réseaux politiques liés au Hezbollah et à ses alliés. Si d'importantes entreprises de change commencent à thésauriser les dollars, à ralentir la conversion en livres ou à amplifier la panique sur les marchés, ces attentes pourraient rapidement devenir autoréalisatrices. Le système monétaire libanais reste trop fragile pour supporter un autre choc de confiance.

 

Les développements récents suggèrent que ce récit est déjà en train de se construire.

 

Le 27 avril, un journal largement considéré comme une plateforme pour le Hezbollah et la Garde Révolutionnaire Iranienne a publié un article avertissant que le taux de change était « au bord de l'effondrement ». Depuis, les commentateurs proches du Hezbollah et les réseaux sociaux affiliés ont intensifié leurs attaques contre le gouverneur de la Banque du Liban, en même temps qu'ils amplifient la spéculation sur un effondrement imminent de la livre.

 

La campagne ne s'est pas limitée aux médias alignés sur le Hezbollah. D'autres journaux et sites bien connus ont également continué leurs critiques envers le gouverneur de la banque centrale et ont recirculé les préoccupations concernant la stabilité monétaire, contribuant, volontairement ou involontairement, à une atmosphère de plus en plus profonde d'angoisse financière.

 

Mais les enjeux dépassent le marché des changes lui-même.

 

Le secteur public libanais reste fortement exposé aux fluctuations de la livre. Les fonctionnaires, l'armée et les forces de sécurité intérieure dépendent encore principalement des salaires payés en livres libanaises. Selon le budget 2026, les institutions de sécurité et militaires représentent environ 27 % du total des dépenses de l'État, en baisse par rapport à environ 69 % avant la crise de 2018, mais encore suffisant pour que tout effondrement radical de la monnaie soit dévastateur pour les revenus des ménages au sein de l'appareil sécuritaire.

 

Et c'est précisément là que réside le danger politique d'un effondrement monétaire.

 

Si les soldats, policiers, et fonctionnaires se retrouvent à nouveau face à des salaires qui ont effectivement perdu leur valeur, des manifestations pourraient rapidement éclater dans les rues sous la bannière de la colère économique plutôt que tout alignement politique direct avec le Hezbollah. Ce qui commence comme une perturbation monétaire pourrait évoluer en un état de troubles nationaux qui pousse le gouvernement Salam à démissionner et affaiblit la position du Président Aoun à un moment où le Liban tente de gérer une diplomatie régionale sensible, y compris des discussions liées à la désescalade et aux éventuels futurs arrangements de paix avec Israël.

 

Miner l'économie offre une voie réaliste vers la paralysie politique sans tirer un seul coup.

 

Le risque pour le Liban est que le pays répète à nouveau l'erreur de sous-estimer comment les systèmes financiers peuvent être transformés en instruments de guerre politique.

 

Pour les États-Unis, la leçon doit être claire. Si Washington veut protéger la transition fragile du Liban et empêcher le retour de l'influence iranienne par de nouveaux outils, stabiliser le front monétaire n'est plus une politique secondaire mais un élément clé de la sécurité nationale.

 

Cela peut nécessiter des mécanismes financiers d'urgence pour renforcer la Banque du Liban, la banque centrale du Liban, et sa capacité à absorber la pression du marché, y compris des formes de soutien temporaire en liquidités dollars ou des arrangements de swap financier. Sans soutien extérieur, l'État libanais restera dangereusement exposé à un point de pression bien compris par les milices alignées sur l'Iran.

 

La prochaine confrontation au Liban pourrait ne pas commencer à la frontière sud mais au guichet de change.

 

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées par les auteurs leur appartiennent et ne représentent pas nécessairement les vues de Annahar