Le Fleuve Litani : Un miroir de la souveraineté incomplète au Liban
Raymon Abi Tamer et Roy Abou Zeid
Le fleuve Litani au Liban n'est pas simplement une longue ressource en eau s'étendant de la Bekaa à la mer Méditerranée. En essence, c'est un conflit géopolitique intense où les limites de la souveraineté légalecroisent les capacités réelles de l'État. La question centrale ne concerne pas le fleuve en tant qu'élément naturel, mais plutôt en tant qu'indicateur de la nature même de l'État. La souveraineté au Liban est-elle complète, ou est-elle simplement formelle, s'érodant lorsqu'elle entre en contact avec la géographie et les acteurs locaux et régionaux ?
Dans cette optique, le Litani devient un modèle analytique de ce que l'on peut appeler une souveraineté incomplète, c'est-à-dire une situation dans laquelle l'État possède légalement la ressource mais ne la contrôle pas pleinement en termes fonctionnels dans le système de prise de décision, d'administration et de sécurité.
Premièrement : Une structure géo-hydrologique dans un état de souveraineté fonctionnelle incomplète
Le fleuve Litani s'étend sur environ 170 kilomètres sur le territoire libanais, ce qui en fait un fleuve entièrement interne, théoriquement soumis à la souveraineté libanaise absolue. Cependant, cette extension ne produit pas une unité fonctionnelle. Au lieu de cela, elle révèle une division interne entre un bassin supérieur dans la Bekaa et un bassin inférieur dans le sud du Liban. Cela ne reflète pas seulement une différence géographique, mais aussi une disparité dans les modes de gestion, de contrôle et d'investissement.
Dans une interview avec Annahar, le président et directeur général de l'Autorité Nationale du fleuve Litani, le Dr Sami Aliwa, fait une déclaration très significative lorsqu'il note que le bassin supérieur est devenu séparé du bassin inférieur en termes de sources d'eau, de qualité et de quantité. Cette déclaration va au-delà de la dimension technique pour révéler une réalité structurelle. Le fleuve n'est plus un système d'eau unifié, mais plutôt une structure fragmentée en raison des politiques, des usages et des accumulations institutionnelles. Cette fragmentation n'est pas naturelle mais politique et administrative, reflétant les limites de l'État à transformer la géographie en un système souverain intégré.

Deuxièmement : D'une ressource à un espace géopolitique
Le Litani ne peut être compris en dehors de son parcours historique, qui l'a progressivement transformé d'une ressource naturelle en un élément au sein de l'équation géopolitique de la Méditerranée orientale. Depuis le début du XXe siècle, le fleuve est entré dans la réflexion stratégique du mouvement sioniste, qui voyait ses eaux comme un élément vital dans la construction et le soutien de l'entité israélienne. Cela l'a rendu présent dès le départ dans les débats relatifs à la délimitation des frontières et au rôle de la géographie de l'eau dans le conflit régional.
Le fleuve est devenu important au Liban en juin 1941, lorsqu'il est devenu un témoin vivant des batailles décisives entre les forces alliées et les forces du gouvernement de Vichy, alignées sur l'Allemagne nazie, qui contrôlait la Syrie et le Liban. De violents affrontements ont eu lieu à l'embouchure du fleuve dans le cadre de l'opération Exporter, pendant laquelle les forces australiennes sous commandement allié ont traversé le fleuve Litani pour poursuivre le plan de libération du Liban et de la Syrie.
Avec la formation de l'État libanais moderne, un effort parallèle est apparu pour transformer le fleuve en un pilier de la souveraineté économique et de développement par des projets d'irrigation et d'énergie, notamment avec la création de l'Autorité Nationale du fleuve Litani sous la direction de l'ingénieur Ibrahim Abdel Aal, qui a joué un rôle central dans l'affirmation des droits complets du Liban sur ses eaux face aux projets régionaux de redistribution de l'eau durant les années 1950.
Cependant, le Litani ne s'est pas limité à un rôle de développement. Il s'est progressivement transformé en ligne de contact sécuritaire et militaire. Depuis l'opération Litani en 1978, le fleuve est entré au cœur de la doctrine sécuritaire israélienne en tant que frontière tactique et stratégique. Après la guerre de juillet 2006, il a acquis une nouvelle dimension légale et sécuritaire par la Résolution 1701, qui a redéfini la zone au sud du fleuve dans des cadres de contrôle sécuritaire et de déploiement militaire. Plus récemment, les déclarations israéliennes concernant le sud du Liban continuent de réfléchir sur le fait que le Litani est toujours perçu à travers un prisme de sécurité israélien. Ainsi, le fleuve s'est transformé d'une voie d'eau intérieure libanaise en un espace où la souveraineté croise l'eau, la sécurité croise la géographie, et l'État croise le conflit ouvert.
Troisièmement : La reproduction de la souveraineté entre l'État et le quasi-État
L'un des principaux éléments pour comprendre le Litani réside dans la redéfinition des acteurs au sein de son espace géographique. Au lieu de la binarité traditionnelle de l'État contre l'extérieur, un modèle plus complexe émerge basé sur des centres d'action multiples.
Cette structure est répartie sur trois niveaux :
- L'État libanais en tant que propriétaire légal de la ressource, mais avec une capacité exécutive limitée.
- Le quasi-État représenté par le Hezbollah, qui exerce une influence sur le terrain au sein de la géographie sociale et sécuritaire.
- L'acteur régional israélien en tant qu'élément de sécurité frontalière qui redéfinit l'environnement stratégique du sud.
Ce chevauchement n'indique pas un conflit linéaire. Il pointe plutôt vers des formes multiples de souveraineté au sein du même espace, conduisant à la fragmentation du concept traditionnel de souveraineté au profit de souverainetés fonctionnelles chevauchantes.

Quatrièmement : Le sud en tant que point de reconfiguration géopolitique du fleuve
Dans la structure sud du fleuve, notamment après les transformations sécuritaires liées à la Résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations Unies, le Litani n'est plus simplement un cours d'eau. Il est devenu une référence géographique pour organiser l'espace sécuritaire. Cependant, cette transformation ne peut être lue comme un phénomène purement sécuritaire. Elle fait partie d'une plus large reconfiguration de la fonction même de la géographie. Ponts, voies navigables et infrastructures reliées au fleuve sont devenus des éléments d'un système plus large régulant le mouvement et la connectivité dans la zone sud. Ce changement indique que la géographie n'est plus neutre. Elle est devenue un composant actif dans la production à la fois de sécurité et d'instabilité.
Cinquièmement : L'environnement en tant que troisième couche de crise structurelle
Parallèlement aux dimensions de la souveraineté et géopolitique, la dimension environnementale émerge comme une troisième couche de l'effondrement fonctionnel du fleuve. La pollution par les eaux usées non traitées, les déchets industriels et la mauvaise gestion des ressources n'est pas simplement un problème environnemental passager. Elle est devenue une expression d'un échec structurel dans la gestion de l'espace public. Dans ce contexte, les efforts techniques continus de l'Autorité Nationale du fleuve Litani révèlent un paradoxe clé : la présence d'une capacité institutionnelle accompagnée d'une faiblesse dans l'efficacité souveraine globale.
Sixièmement : Le Litani en tant que modèle de souveraineté incomplète
L'analyse complexe du fleuve mène à une conclusion centrale. Le Litani n'est pas seulement une ressource disputée. Il est un modèle d'un État qui exerce la souveraineté comme propriété légale sans être capable de transformer cette propriété en souveraineté fonctionnelle complète sur l'espace géographique. En conséquence, la situation libanaise peut être lue à travers le Litani comme :
- Un espace souverain incomplet
- Un champ où les fonctions de l'État croisent celles des acteurs locaux et régionaux
- Une structure géographique qui produit de la politique autant qu'elle en est façonnée
Du fleuve au concept de l'État
Le fleuve Litani, dans l'analyse finale, va au-delà d'être un dossier de l'eau, environnemental ou même sécuritaire. Il révèle une question plus profonde liée à la nature même de l'État libanais : un État qui possède légalement une géographie mais ne la contrôle pas pleinement en termes fonctionnels. En ce sens, la question n'est plus : qui contrôle le Litani ? Elle devient plus fondamentale : quel type de souveraineté peut être exercée au sein d'une géographie où les centres de pouvoir sont multiples et l'unité de la prise de décision est affaiblie ? Dans ce contexte, le Litani se transforme d'un fleuve en un concept analytique de l'État, et d'un cours d'eau en un test ouvert des limites de la souveraineté dans le Liban contemporain.