Le piège narratif de l'Iran : Comment l'identité révolutionnaire est devenue un obstacle stratégique.

Opinion 08-05-2026 | 12:16

Le piège narratif de l'Iran : Comment l'identité révolutionnaire est devenue un obstacle stratégique.


Autrefois source de force révolutionnaire, le récit idéologique de l'Iran risque de devenir une contrainte auto-imposée, limitant la flexibilité et aggravant les crises. Cela soulève la question de savoir si un État peut dépasser l'histoire qu'il a été construit pour raconter.

Le piège narratif de l'Iran : Comment l'identité révolutionnaire est devenue un obstacle stratégique.
Une grande banderole représentant l’actuel Guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Mojtaba Khamenei, ainsi que le défunt Guide suprême Ali Khamenei, dans une rue de Téhéran le 6 mai 2026. (AFP)
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Opinion:  Adil Benhamza

Dans un monde où la puissance militaire ou la richesse économique ne suffisent plus à garantir le statut international, un nouveau concept a émergé pour façonner l'équilibre de l'influence : la possession de la puissance narrative.

 

 

Les réalisations purement matérielles ne suffisent plus ; contrôler le sens est devenu le facteur le plus important et influent. Posséder le pouvoir narratif signifie avoir la capacité de façonner la perception des réalisations et d'imposer un cadre de pensée même aux adversaires. L'idée centrale n'est pas de présenter un récit impeccable de soi-même, mais plutôt un récit qui incorpore des éléments négatifs et utilise habilement le contexte, faisant servir tous ces éléments le but ultime du récit national.

 

 

Mais que se passe-t-il lorsque le récit passe d'outil de pouvoir à contrainte qui lie son propriétaire ? C'est la question centrale posée par la situation en Iran aujourd'hui.

 

 

La dimension religieuse-idéologique joue un rôle clé dans la « rigidité » du récit sur lequel est fondé le régime iranien, car elle lui confère une profondeur symbolique dépassant les calculs politiques traditionnels. Le régime ne se présente pas seulement comme un État-nation, mais comme un porteur d'un message religieux et d'une mission apostolique dérivés de la Révolution islamique iranienne, ce qui le lie davantage à l'idée de « projet » qu'à l'idée de « pouvoir ». Mais cette force même porte un paradoxe : plus le récit dépend de la dimension idéologique, moins il devient flexible face aux changements du monde réel.

 

Quand le récit devient une prison

 

Depuis la Révolution de 1979, le régime iranien a construit sa légitimité sur une base narrative spécifique : la résistance à l'« arrogance mondiale » représentée par les États-Unis, l'hostilité envers Israël en tant qu'entité occupante, l'exportation de la révolution islamique dans le monde entier, et la défense des opprimés. Ce récit n'est pas seulement une rhétorique politique transitoire mais est devenu le fondement même de l'existence et de l'identité du régime.

 

 

Khomeini est le père fondateur de ce récit, qui est devenu personnellement et révolutionnairement lié à lui. Cependant, au fil du temps, ce récit a cessé d'être simplement un outil de mobilisation et d'unification, devenant un cadre directeur de toutes les décisions et politiques de l'État. Les années suivant la révolution ont montré que le respect de ce récit crée des contradictions significatives difficiles à résoudre.

 

Contradictions douloureuses

Économiquement, l'Iran possède de vastes ressources mais a désespérément besoin de s'ouvrir au monde et d'attirer les investissements étrangers pour revitaliser son économie sous des sanctions étouffantes. Cependant, un récit d'inimitié absolue envers l'Amérique et l'Occident fait que toute véritable ouverture apparaît comme un recul des principes et une trahison de la révolution. Le résultat est une économie en difficulté et une population qui en paie le prix.

 

 

Dans le dossier nucléaire, l'Iran peut faire des concessions pour lever les sanctions et améliorer sa situation. Cependant, le récit du « droit absolu de l'Iran à l'enrichissement », de la « résistance aux pressions occidentales » et de l'acquisition d'une arme nucléaire pour fortifier le récit et le projet sans le dire explicitement limite l'espace de négociation et fait de toute concession une reddition. Le régime se voit contraint de maintenir l'image de « l'État résistant », même lorsque les intérêts nationaux exigent des politiques plus pragmatiques.

 

 

En politique étrangère, l'Iran est doctrinalement obligé de soutenir ses alliés régionaux : le « Hezbollah » au Liban, les Houthis au Yémen, les factions de résistance en Irak et le régime syrien par le passé. Ce soutien épuise les ressources du pays et augmente l'isolement international du régime. Pourtant, s'en retirer est immédiatement perçu comme un recul des principes de la révolution et une faiblesse impardonnable.


Quand le récit prime sur l'intérêt

 

C'est précisément ce que signifie pour un État d'être « otage de son récit » : le régime ne peut pas facilement abandonner son récit, car son écroulement signifierait la chute de sa propre légitimité. D'un autre côté, continuer à s'y conformer aggrave les crises économiques et politiques, rendant presque impossible toute réforme réelle sans « briser le moule narratif » qui l'a piégé. Ainsi, le régime iranien tourne en rond : un récit rigide empêche l'adaptation, le manque d'adaptation aggrave la crise, et la crise renforce l'adhésion au récit. Cette situation devient plus complexe au milieu de la crise de leadership que le régime traverse, surtout après l'assassinat de dirigeants de première et deuxième rangées, y compris l'ancien leader Ali Khamenei, rendant difficile pour les nouveaux leaders d'offrir des concessions centrales au régime depuis 1979.


Le prix payé par le peuple

On ne peut pas discuter de ce dilemme sans aborder les Iraniens qui paient le prix le plus élevé. Alors que le régime utilise le récit pour maintenir son pouvoir, les citoyens souffrent d'une inflation galopante, d'un chômage chronique, de contraintes sociales étouffantes et de la menace d'une guerre renouvelée à tout moment. Beaucoup d'Iraniens, en particulier les jeunes et la classe moyenne dans les zones urbaines, estiment qu'ils sont plus otages de ce récit que le régime lui-même.

 

 

L'Iran est une nation plus régie par une narration que par l'intérêt. Ce qui a commencé comme un outil d'unification des rangs et de mobilisation des masses au début de la révolution est maintenant devenu une contrainte limitant la capacité de l'État à s'adapter à un monde en rapide mutation.

 

Avertissement : Les opinions exprimées par les auteurs leur appartiennent et ne représentent pas nécessairement les vues d'Annahar.