L’Europe à un carrefour stratégique : entre pouvoir, dépendance et quête d’autonomie dans un monde multipolaire.
Par Adil Benhamza
Le terme "Vieux Continent" a longtemps été associé à l'Europe dans un contexte historique et culturel, mais aujourd'hui, il réapparaît sous une forme différente : non pas pour désigner l'"âge" de l'Europe, mais son poids dans un système international multipolaire en évolution rapide.
Face à la montée des États-Unis et de la Chine, et au retour de la Russie à un rôle plus conflictuel, l'Europe se trouve confrontée à des défis structurels qui affectent sa capacité à émerger en tant que pôle indépendant. Dans un monde remodelé à partir des vestiges d'un système unipolaire, l'Europe n'est plus simplement le "Vieux Continent" au sens historique, mais est devenue "vieille" en termes de faiblesse stratégique et d'incapacité structurelle.
Tandis que Washington, Pékin et Moscou s'affrontent pour diviser les sphères d'influence et redessiner la carte du pouvoir mondial, l'Europe se retrouve sur la touche.
L'Europe hors-jeu !
La manifestation la plus évidente de cette incapacité s'observe dans le domaine militaire, comme l'ont montré les développements récents de la dépendance continue de l'Europe à l'égard du parapluie atlantique, principalement les États-Unis. La guerre de la Russie en Ukraine a mis en évidence des faiblesses claires dans les capacités de défense européennes, notamment en termes de stocks militaires et de production industrielle de défense.
Malgré l'augmentation des dépenses militaires dans plusieurs pays européens, à la demande de Trump, la dépendance envers les États-Unis persiste dans des domaines critiques tels que le renseignement, la défense antimissile et les capacités nucléaires dans le cadre de l'OTAN.
La guerre a aussi montré que les armées européennes ne sont pas pleinement préparées à de longues guerres de haute intensité, ce qui a incité l'Union européenne à lancer des initiatives pour renforcer la production de défense conjointe, bien qu'elles en soient encore à leurs débuts. Cette faiblesse se manifeste également dans l'incapacité de l'Europe à entrer en guerre à partir d'une position de force.
La situation dans le détroit d'Hormuz illustre l'ampleur de l'incapacité européenne, car le président américain, en demandant leur aide, leur demandait essentiellement de partager une partie du coût politique de la guerre, tout en connaissant l'état réel des affaires militaires européennes.
Le soft power est insuffisant sans hard power
Diplomatiquement, l'Europe a compté sur ce que l'on appelle le "soft power" ou "pouvoir normatif", c'est-à-dire l'influence exercée par le biais du droit international et des institutions multilatérales. Cependant, les crises géopolitiques rapides, notamment au Moyen-Orient et en Asie de l'Ouest, ont révélé les limites de cette approche en l'absence d'outils de hard power accompagnants. Avec l'escalade des tensions sur les routes maritimes stratégiques, comme on le voit aujourd'hui avec l'Iran dans le détroit d'Hormuz et auparavant avec les Houthis dans Bab el-Mandeb, les intérêts européens restent vulnérables aux développements sur lesquels ils n'ont aucun contrôle direct, reflétant un écart entre l'ambition diplomatique et la capacité exécutive.
De plus, de nombreuses positions européennes fondées sur le droit international semblent servir à masquer une incapacité sous-jacente.
Retard technologique et souveraineté numérique
À un niveau non moins important que les dimensions militaire et diplomatique, et peut-être les surpassant, l'intelligence artificielle émerge comme l'un des déterminants clés du pouvoir au XXIe siècle, tant sur le plan économique que militaire. Dans ce domaine, le Vieux Continent reste à la traîne par rapport aux États-Unis. Les grandes entreprises américaines telles que Google, Microsoft et Amazon dominent une large part du marché européen de l'informatique en nuage, estimée entre 65 % et 75 %, avec tout ce que cela implique en termes de perte substantielle de souveraineté numérique.
De plus, l'écrasante majorité des modèles avancés d'IA sont développés aux États-Unis, soutenus par des investissements en capital-risque significatifs qui dépassent largement ceux en Europe. En revanche, le système d'innovation européen reste fragmenté, contraint par des limitations réglementaires et de financement qui réduisent sa compétitivité.
Défi énergétique et industriel
Sur le plan énergétique, qui est une question fondamentale en tant que pilier de l'économie mondiale, l'Europe s'est positionnée de manière ambitieuse et idéale à la pointe de la transition vers une économie verte. Cependant, cette approche est confrontée à d'importants défis industriels. Dans le secteur des batteries, qui est essentiel pour l'avenir des véhicules électriques, la Chine domine entre 75 % et 85 % de la production et des chaînes d'approvisionnement mondiales.
À l'inverse, les entreprises européennes sont confrontées à des difficultés financières et opérationnelles croissantes qui affectent leurs plans d'expansion. Le durcissement des normes environnementales et la hausse des coûts énergétiques pèsent également sur la compétitivité industrielle européenne.
Cette réalité ne signifie pas que l'Europe a définitivement quitté l'équation du pouvoir mondial, mais elle se tient à un carrefour historique. Dans un monde qui se dirige vers une concurrence entre grands pôles, se reposer uniquement sur un discours basé sur les valeurs ne suffira pas à assurer une position internationale.
Seul l'investissement dans des éléments de pouvoir complets—technologie, industrie et défense—peut restaurer le continent à sa position d'acteur indépendant, plutôt que simplement suiveur dans un système mondial en rapide mutation.
Avertissement : Les opinions exprimées par les auteurs leur appartiennent et ne représentent pas nécessairement les points de vue d'Annahar.