Le long arc politique de l'Iran : Pouvoir, paradoxe et escalade régionale
Il est difficile de comprendre le comportement politique iranien des dernières décennies sans revenir au moment charnière de 1979, lorsque le régime du Shah s'est effondré et qu'un nouveau système a été établi, levant des slogans religieux à connotation sectaire. Ce système portait en lui un mélange complexe d'éléments disparates.
Depuis ce temps, ce que l'on peut appeler "l'esprit politique iranien" s'est formé sur une base tripartite : mysticisme religieux, inclination nationaliste historique, touches sélectives de modernité et une vision de « gardien » sur les autres. Ce mélange n'a pas produit d'harmonie mais au contraire a créé une tension constante et des conflits internes et externes, épuisant l'énergie des peuples et endommageant les nations.
Le premier élément, la mystique, a donné au système un sentiment de supériorité morale et une mission historique, voire divine. L'État ne se considère pas seulement comme une entité politique mais comme un projet qui transcende la géographie, lié aux idées de « mission » et « d'autonomisation ». Cette vision rend les décisions politiques moins soumises à des calculs rationnels et réalistes et plus inclinées à l'aventurisme, car les actions sont parfois justifiées comme faisant partie d'un parcours sacré plutôt qu'un choix ouvert à la révision.
Quant à l'élément nationaliste, il précède la révolution elle-même. L'Iran, avec sa longue histoire, n'a pas abandonné son sens de la centralité même en levant des bannières religieuses transnationales. Ici réside une autre contradiction : nous voyons une interaction entre un discours islamique apparent et un comportement politique qui, en son cœur, porte une tendance nationaliste et expansionniste, se manifestant par la considération de son voisinage comme une sphère d'influence à élargir.
Cette contradiction entre les slogans et la pratique a affaibli la confiance avec les voisins et a créé de profondes sensibilités entre l'Iran et son environnement arabe et régional. Puis vient le troisième élément, la modernité sélective ; le système a adopté les outils de l'État moderne : institutions, élections ostensibles, plus précisément « sélection non élection », technologies avancées, et programmes militaires et de missiles.
Pourtant, il a simultanément rejeté l'essence de la modernité basée sur le pluralisme politique, la responsabilité sociale, la transparence dans la prise de décision, et le respect du droit international. Là émerge un défaut structurel profond : un conflit durable entre la forme et le fond.
Cette combinaison tripartite n'a pas produit de stabilité mais a plutôt conduit à un état de tension permanente avec le monde. Un esprit qui se considère investi d'une mission divine et armé des outils de pouvoir trouve difficile de s'engager dans un dialogue équitable avec les autres. Le dialogue nécessite de reconnaître l'autre, tandis que cet esprit politique iranien tend à nier l'autre, interprétant le désaccord non pas comme une différence légitime mais comme une cible.
Ce mélange complexe a poussé l'Iran à adopter l'option d'établir des réseaux dans les pays voisins, les formant et les finançant — qu'ils soient actifs ou dormants — pour avancer son agenda sous différents slogans, tout en gardant son projet à l'écart d'une confrontation directe. Pourtant, ces réseaux l'ont entraîné dans des conflits directs qu'il n'avait pas anticipés et dont il ne sait pas comment se dégager, en raison de la rigidité de cette pensée politique tripartite.
Le résultat a été un cercle d'inimitié en expansion : relations tendues avec l'Occident, rivalités régionales profondes, et un réseau de conflits par procuration qui ont épuisé les ressources et augmenté les coûts de la politique étrangère à des niveaux sans précédent. Avec le temps, cette approche est devenue plus qu'une simple politique ; elle est devenue une partie de l'identité du régime, rendant difficile de revenir en arrière sans bouleversement interne.
Ces choix ont eu des répercussions sur la vie publique et l'économie du pays. Malgré les ressources naturelles et humaines du pays, elle est entrée dans une spirale de sanctions et de mauvaise gestion. La monnaie nationale a perdu une part significative de sa valeur et l'inflation est devenue un fardeau quotidien pour les citoyens. Avec chaque crise, la rhétorique officielle a tendance à interpréter ce qui se passe comme une conspiration étrangère, plutôt que comme le résultat de ses propres choix politiques.
Tension dans la société iranienne
Depuis le début de ce siècle, l'Iran a été témoin de vagues répétées de manifestations populaires, reflétant un fossé croissant entre l'État et la société. La réponse a généralement été axée sur la sécurité, utilisant un poing de fer et justifiant l'usage de la force. À chaque soulèvement, des victimes tombent, les espaces d'expression se ferment, et un sentiment se renforce que l'État ne voit pas ses citoyens comme des partenaires mais comme des menaces potentielles pour le régime existant.
Ce chemin révèle un paradoxe frappant : un régime né au nom des « opprimés » se retrouve à confronter de larges segments de sa propre société. À chaque tour de répression, sa légitimité sociale s'érode. Une stabilité uniquement basée sur le pouvoir, aussi longtemps qu'elle dure, reste fragile, car elle ne traite pas les causes profondes de la tension.
On peut dire que l'esprit politique iranien n'a pas réussi à atteindre un équilibre entre ses composants. La croyance en une vérité absolue l'a poussé à la rigidité, le nationalisme a alimenté des tendances expansionnistes, et la modernité est restée superficielle. Le résultat est un État souffrant d'un déséquilibre interne, d'une isolation externe, et d'une tension constante entre ce qu'il déclare et ce qu'il pratique.
Ces dernières semaines, la crise du régime s'est intensifiée. Il a élargi son conflit avec l'environnement régional plus large, y compris une escalade des tensions avec les États du Golfe, transformant le doute sur ses intentions en une plus grande certitude. Il a également élevé les menaces concernant le détroit d'Ormuz, suscitant une préoccupation internationale généralisée et des critiques pour violation des normes et lois internationales. Dans ces démarches, comme dans son renforcement militaire et son programme nucléaire, il devient clair à quel point les trois éléments mentionnés ont profondément imprégné le régime, au point de suffocation.
Avertissement : Les opinions exprimées par les auteurs sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de Annahar.